Retranscription du podcast "un cheval sacrifié à Loyasse ?"

Nais Novat :
Bonjour à toutes et à tous, vous écoutez Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon, en direct sur Radio Anthropocène.
Nous retrouvons aujourd'hui Aurélien Creuzieu, archéozoologue à la ville de Lyon. Bonjour Aurélien.

Aurélien Creuzieux :
Bonjour Nais.

Nais Novat :
Aurélien, à la direction de l'archéologie, vous êtes spécialiste de la faune, c'est-à-dire tous les restes animaux que l'on retrouve en chantier archéologique.
Vous étiez d'ailleurs venu lors de la première édition de Micro et Truelle pour nous parler des chiens.
Et cette année, vous n'avez pas chômé, vous auriez eu de quoi remplir un bon nombre d'épisodes de Micro et Truelle.
Il va nous falloir être patient. Il nous a fallu faire un choix, surtout, et comme nous entrons ce mois-ci dans l'année du cheval, d'après le calendrier lunaire, c'est l'occasion parfaite de nous parler d'une de vos découvertes récentes, le cheval de Loyasse.
Pourriez-vous nous présenter cette découverte ?

Aurélien Creuzieu :
Oui, alors le cheval de Loyasse, c'est un squelette beaucoup plus imposant que celui du petit chien que je vous avais présenté la dernière fois.
Ce cheval, il mesure, alors j'allais dire de la tête à la queue, mais ce n'est pas si simple parce qu'on n'a justement pas retrouvé ni la tête ni la queue.
Mais en tout cas, il s'étend sur 1,60 m de longueur et 1,10 m de hauteur et il repose sur son flanc gauche.

Alors, en le regardant, on constate assez rapidement que la logique de son corps, en fait, n'est pas respectée, puisque trois de ses quatre pattes ont été déposées sous son ventre, donc ne sont pas du tout en position naturelle.
Et la seconde particularité, c'est justement que l'extrémité de sa queue et le haut de son crâne n'ont pas été retrouvés.
Et il n'y a pas de perturbations postérieures, ce qui veut dire qu'il a vraiment été enterré comme ça.

Nais Novat :
Et dans quel contexte archéologique a-t-il été retrouvé ?
Est-ce que vous pourriez nous décrire ce qu'il y avait autour ?

Aurélien Creuzieux :
Oui, cette carcasse de cheval a été mise au jour sur le site du Jardin du Souvenir, qui se situe dans le cimetière de Loyasse.
Et il a été fouillé par la direction de l'archéologie de la ville de Lyon au printemps dernier.
Donc ce cheval était dans le comblement d'un fossé qui date de la fin du IIe siècle de notre ère et qui était situé juste à l'extérieur de la porte, donc du rempart, de la ville de Lugdunum.

Ce fossé coupe la voie d'accès à la ville et même encadre la porte et est associé au préparatif d'une fameuse bataille, la bataille de Lugdunum, qui a eu lieu à la fin du IIe siècle, en 197, où deux prétendants au titre d'empereur s'affrontent, Claudius Albinus et le vainqueur Septime Sévère, qui deviendra empereur par la suite.

Nais Novat :
Et alors, notre cheval, est-il lié à cette bataille ?
Est-ce qu'on arrive à savoir, par exemple, à partir du squelette, si on a affaire à une monture d'un soldat ou au contraire à un cheval de trait ?

Aurélien Creuzieux :
Oui, alors c'est très tentant de le relier à la bataille, vu le contexte, mais il est très compliqué, en fait, si ce n'est pas impossible, de donner la fonction exacte d'un animal en archéozoologie.
Le cheval, c'est un animal qui pouvait avoir beaucoup de fonctions : celle de cheval de trait ou de simple monture, ou comme vous l'avez rappelé, de monture de guerre ou de cheval de course, on y reviendra.

Pour ça, on va essayer de s'appuyer sur toute une série d'indices : son âge, sa morphologie, son état sanitaire.
Donc ici, l'individu qui nous concerne, il s'agissait d'un mâle qui est mort entre 17 et 18 ans. Ça, on le voit à l'usure de ses dents.
Il était par contre de très petite taille, donc c'est un cheval adulte, mais il faisait 1 m 35 au garrot, ce qui est très petit.
Il faut vraiment imaginer la taille d'un grand poney, si vous voulez.

Ce sont des éléments qui peuvent nous aiguiller, mais déjà, à la base, il est très difficile de distinguer les différents équidés en archéozoologie, donc le cheval, l'âne et même leurs hybrides, donc la mule et le bardot.
Il existe des critères, mais c'est surtout la génétique qui peut nous confirmer cette détermination.

Alors ici, je n'ai pas attendu le retour des analyses génétiques pour dire que c'était un cheval, parce que tous les indices que j'ai observés sur le squelette sont vraiment concordants.
Cela dit, on n'est pas à l'abri d'une surprise.
On se rend de plus en plus compte avec les études génétiques que nos observations sur les ossements ne sont pas forcément fiables à 100 %.

Nais Novat :
Est-ce que c'est courant en archéozoologie de faire ces études génétiques ?
Qu'est-ce que ça peut apporter comme autre information ?

Aurélien Creuzieux :
Les études génétiques, non, on en fait très peu, en fait, pour plusieurs raisons.
La première, c'est le temps, parce que ça prend quand même pas mal de temps et ce n'est pas compatible avec les rendus de rapports qu'on doit faire en archéologie préventive.
Autre limite, le prix aussi, qui limite évidemment le nombre d'os que l'on peut envoyer.
Par contre, ici, j'ai eu la chance de pouvoir intégrer cet individu à un programme de recherche, qui est le programme Pegasus, qui est dirigé par Ludovic Orlando, que je remercie d'ailleurs au passage, et qui permettra déjà de confirmer qu'il s'agit bien d'un cheval, qu'il s'agit bien d'un mâle également.
Et en bonus, quelques caractéristiques physiques de l'animal peuvent être obtenues, notamment la couleur de sa robe.

Donc voilà, j'attends avec grande impatience ces résultats.

Nais Novat :
Nous aussi.
Pour en revenir à ce qu'on sait, vous évoquiez tout à l'heure la position anatomique étrange dans laquelle le cheval a été retrouvé, à savoir les pattes, trois pattes repliées dans le sens inverse, vers le haut.
Et comment on peut expliquer cette position ?

Aurélien Creuzieux :
Alors, la position des pattes, c'est effectivement extrêmement intéressant.
Et si on coupe cette information avec les traces qu'on a retrouvées sur les ossements, on se rend compte que cet animal, il n'a pas simplement été enterré comme ça, juste après sa mort.
Il semble en fait qu'il se soit décomposé dans un autre lieu, sur son autre flanc, donc le flanc droit.
Ça, on le voit grâce aux traces sur les ossements.
Il a peut-être même été exposé, pourquoi pas, on peut l'envisager.
Et ensuite, il a été déplacé et déposé dans ce fossé sur son flanc gauche.

Donc ça, c'est connu dans la religion romaine : on appelle ça un rituel de retournement.
Et donc, au niveau de ces pattes, ce qui est très intéressant, c'est que le dépôt a été très soigné.
Grâce aux observations que j'ai pu faire, parce que j'ai eu l'occasion de le fouiller moi-même, j'ai pu recomposer toute la chronologie du dépôt.
C'est d'abord les pattes avant qui ont été déposées, ensuite les pattes arrière, et toutes dans le même sens, en fait.
Et enfin, le reste de la carcasse.

Donc cette disposition, ça montre bien que l'animal a vraiment fait l'objet d'un traitement particulier.
Et pas uniquement, il n'a pas juste été enterré après sa mort pour des raisons sanitaires, comme ça arrive régulièrement.

Et dernier point très important pour l'interprétation, c'est qu'on a découvert deux pots complets en céramique déposés vraiment à proximité du squelette, sur le même niveau, dans le fossé, et en position fonctionnelle, donc bien en place.
Et ça, ça vient vraiment confirmer l'aspect rituel de l'inhumation, de la mise en terre de cet individu.
Et on peut même sérieusement envisager l'hypothèse d'un sacrifice.

Alors malheureusement, le sacrifice ne laisse la plupart du temps pas de traces sur les ossements.
Voilà, donc on ne peut que le supposer à ce stade.

Nais Novat :
Et est-ce que ce type de rituel est courant dans l'Empire romain ?
Est-ce qu'on a, par exemple, d'autres traces archéologiques ou des mentions dans des sources écrites ?
Et qu'est-ce que ça nous apprend sur la place du cheval dans la société romaine ?

Aurélien Creuzieux :
Des chevaux, on en retrouve régulièrement, complets ou subcomplets.
D'ailleurs, on en a retrouvé deux à peu près 100 mètres au sein du cimetière de Loyasse, un peu plus au sud.
Eux, par contre, ont été rejetés pour des raisons sanitaires.
Mais ce type de traitement, non, c'est rare, c'est même très rare.

Et ce qui fait le côté unique de celui-là, c'est vraiment l'absence du crâne et de l'extrémité de la queue.
Couplé évidemment aussi avec la position de ses pattes.
Donc, dans l'hypothèse d'un sacrifice, que je privilégie pour l'instant, je précise que l'étude est toujours en cours, ça réduit quand même beaucoup le nombre d'hypothèses pour son interprétation, puisque les sacrifices d'équidés à la période romaine, on n'en connaît vraiment qu'un seul, en fait, qui soit vraiment documenté, c'est celui du cheval d'Octobre, l'Equus October.

Et qui lui est en lien avec les courses de chars.
Alors pourquoi cette hypothèse ici à Loyasse ?
C'est parce qu'au cours de ce rituel, donc c'est tous les 15 octobre, il y a des courses de chars, et le cheval vainqueur est sacrifié.
On prélève sa queue, on prélève son crâne pour toute une série de rituels qui ont lieu après la course.

Vous imaginez des choses bien sanglantes, comme les Romains ont le secret.
Et ce cheval, quand même, cumule beaucoup d'éléments qui pourraient aller dans ce sens : donc l'absence du crâne, l'absence de la queue, voilà.

Et en plus, il a été retrouvé dans une zone de la ville romaine qui est située juste à côté de l'emplacement supposé du cirque de Lugdunum, où avaient lieu ces courses de chars.
Donc ça rajoute encore un indice de plus pour cette hypothèse.

Concernant l'image du cheval, il était très particulier pour les Romains, un petit peu comme le chien d'ailleurs.
Il n'était traditionnellement pas consommé, il y avait un tabou alimentaire pour le cheval, et il était très apprécié pour toutes les fonctions qu'il pouvait remplir, qu'on les a évoquées tout à l'heure.
Il faut savoir, par exemple, que les courses de chars étaient de très loin le sport, disons l'activité que les Romains préféraient aller voir.
Il y a vraiment des paris autour, des fans, des célébrités.
Vraiment, on allait voir telle ou telle personne, on la supportait, un peu comme on le fait aujourd'hui avec les compétitions sportives.

Donc ça fait vraiment du cheval un animal à part dans le monde romain.
Ce qui explique aussi pourquoi les sacrifices sur cette espèce sont aussi rares, contrairement à d'autres espèces comme les bovins, les porcs ou même les chiens, qui eux aussi sont très particuliers pour les Romains, mais qui pouvaient être sacrifiés dans des cadres funéraires, par exemple.

Nais Novat :
Merci beaucoup Aurélien.
On serait face à un exemple presque inédit de sacrifice à proximité de l'emplacement supposé, vous l'avez rappelé, du cirque de Lugdunum, ce qui en fait une très belle découverte.
On a hâte d'avoir les résultats des études génétiques.

Et avant de nous quitter, je ne pouvais pas ne pas évoquer l'une de vos découvertes les plus récentes, à savoir celle d'une sépulture antique d'un tout petit chien dans le jardin des Plantes, il y a à peine un petit mois.
Et cette découverte nous faisait terriblement penser à celle que vous étiez venu nous présenter en 2024.
Et donc, est-ce que vous pourriez nous en dire un peu plus ?
Et surtout, est-ce que cette nouvelle sépulture vous permet de compléter ou d'actualiser les connaissances sur les chiens à l'époque antique ?

Aurélien Creuzieux :
C'est une petite chienne qui a été enterrée sous une tuile.
Elle fait un petit peu comme celle de la Quarantaine que j'étais venu présenter.
Elle fait entre 20 et 25 centimètres au garrot.
Et ce qui est très intéressant ici, c'est son état de conservation, puisque la tuile l'a très bien protégée et son crâne est complet, ou presque, mais il est complet.r> On va pouvoir le remonter et on va effectuer des études morphologiques pour essayer de mieux comprendre un petit peu à quoi ces chiens pouvaient ressembler.

La plupart des chiens, des chiennes qu'on retrouve, ils sont vraiment complètement explosés.
Donc là, vraiment, c'est une opportunité unique, cette découverte.

Et tout ça sur un site assez incroyable pour la faune, le Jardin des Plantes.
Le diagnostic est encore en cours, mes collègues y sont en ce moment même.
Mais il faudra vraiment que je revienne pour en parler parce qu'il y a beaucoup, beaucoup de choses à dire et des découvertes vraiment très enthousiasmantes.

Nais Novat :
Nous serons ravis de vous accueillir à nouveau justement pour parler de toutes ces découvertes exceptionnelles réalisées au Jardin des Plantes, qui offre notamment un nouvel éclairage sur les spectacles réalisés juste à côté dans l'amphithéâtre des Trois Gaules.
On vous réinvitera pour nous en parler.

Mais avant cela, nous retrouverons le mois prochain Axel Saint-Lô, anthropologue à la direction de l'archéologie, pour nous parler d'une stèle funéraire retrouvée rue du Bas de Loyas, donc assez proche de votre cheval.