Retranscription du podcast "Une fontaine romaine en kit"
Naïs Novat : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon. Chaque mois, un archéologue du service vient au micro de Radio Anthropocène nous présenter un vestige archéologique découvert à Lyon. Ce mois-ci, nous recevons Jillian Akharraz. Bonjour Jillian.
Jillian Akharraz : Bonjour Anaïs.
Naïs Novat : Et Jillian, vous êtes chargée de médiation au service archéologique de la ville de Lyon. Vous êtes aujourd’hui venu nous présenter un objet qui n'est pas à proprement parler archéologique, et pour une fois, c'est un objet que je connais bien, puisque je l'utilise également régulièrement. Est-ce que vous pourriez tout d'abord nous le décrire ?
Jillian Akharraz : Bien sûr. Alors, c'est un objet en plusieurs parties qui se compose de blocs, de blocs qui représentent des blocs de pierre. Donc on en a quatre dans une certaine couleur et une dizaine d'autres dans une autre couleur. On a aussi des éléments, des tenons, des agrafes, des éléments qui sont d'ordinaire en métal, mais qui sont texturés de manière à les rendre en métal, de même pour les blocs. Et on a aussi 14 barres en bois contreplaqué qui reprennent la couleur du mortier hydraulique.
Alors, le mortier hydraulique, c'est un ciment de l'époque romaine qui a une couleur un peu orange, qu'on a pilé des morceaux de tuiles dedans. Tous ces matériaux, ils sont en polystyrène, polystyrène très compact. Donc c'est quelque chose de très solide, mais aussi de très léger, de très maniable. Tout ça est renforcé par de la fibre et un enduit. Ce qui fait que ça nous facilite la vie pour le bouger d'un endroit à un autre et de pouvoir faire des interventions. Tout ça tient dans un sac, donc elle est transportable en métro, en vélo, en voiture. Quand on assemble le tout, ça forme une fontaine. Alors une fontaine antique, ça, c'est ce qu'on apprend à la fin de notre enquête. Une fontaine antique à l'échelle au 1/3, qui doit faire environ 1 mètre de large sur 80 cm de haut.
Naïs Novat : Et cette maquette, cette fontaine, de quoi est-elle inspirée ? Est-ce qu'elle a été créée ex nihilo ?
Jillian Akharraz : Alors non, elle n'a pas été créée de rien. Elle fait suite à une opération archéologique qui a eu lieu au quai Saint-Antoine, vers le parking Saint-Antoine, pour les Lyonnais qui connaissent. Une opération archéologique qui a eu lieu en plusieurs phases, entre 2012 et 2017. C'est un site qui est en bordure de la rive gauche de la Saône. C'est une opération archéologique qui a duré pas mal de temps et qui a mobilisé une grosse équipe pluridisciplinaire, et qui a révélé des vestiges nombreux qui s'étalent de la période romaine à la période moderne.
Des blocs ont été découverts dans une des phases des fouilles du parking Saint-Antoine. Mais ce sont des blocs qui ont été découverts en réemploi. C'est-à-dire que ce n'était pas leur première place. On les a bougés à un moment donné de leur histoire et on les a réemployés à cet endroit-là, insérés dans une nouvelle maçonnerie d'époque moderne.
Alors, suite à leur découverte, il y a eu une grande phase d'études. Plusieurs spécialistes ont pu les observer. Et après enquête, on a pu tabler sur le fait que c'était des blocs antiques réemployés dans une période ultérieure. Alors, les vrais font plusieurs mètres de long, c'est-à-dire que nous, notre maquette, elle fait 80 cm sur 80 cm en gros. Le vrai modèle, c'est 3,80 m, les pierres pour les plus grandes, pour celles du sous-bassement, et pas loin d'un mètre pour les pierres qui forment le côté de la fontaine.
Alors, il y a un des archéologues, Jules Ramona, qui travaillait sur ce site archéologique, qui s'est emparé de ces blocs et qui a travaillé main dans la main avec les personnes qui étaient à la médiation scientifique du service archéologique de la ville de Lyon à l'époque. Ils ont proposé de refaire un modèle au 1/3 de cette fontaine antique pour permettre au public de refaire tout ce cheminement que les scientifiques ont pu faire, de leur découverte jusqu'à leur identification, et pouvoir faire manipuler cette maquette par des élèves ou d'autres personnes.
Naïs Novat : Donc, si je comprends bien, cette maquette, ce n'est pas à but d'études, mais c'est plutôt un outil de médiation, c'est ça ? Ce n'est pas pour l'étude du vestige lui-même ?
Jillian Akharraz : Alors non. Pour l'étude, le vestige suffit. Là, c'est vraiment à destination d'une médiation, de faire manipuler auprès d'élèves. Alors, je parle beaucoup d'élèves, ce sont ceux que je vois le plus. Elle a été créée à l'origine, cette maquette, dans le cadre des Journées européennes de l'archéologie. Donc, c'est vraiment un dispositif de médiation qui a été créé pour l'événement de médiation par excellence, en tout cas quand on travaille au service archéologique.
Naïs Novat : Et donc, le but étant de faire manipuler les gens, d'abord observer ce qu'ils ont, questionner sur la nature des éléments qu'ils ont face à eux, puis ensuite d'essayer, après enquête, de remonter les éléments. Alors, notre maquette, le premier prototype, il a été fait par les archéologues et les personnes de la médiation, donc c'était quelque chose de très maison. Et depuis, on l'a fait refaire par des professionnels maquettistes, avec tout un travail sur la texture pour le rendu des pierres et le rendu des éléments métalliques.
Vous l'avez créé pour un événement particulier, mais j'imagine que si vous venez nous le présenter, c'est que vous l'utilisez encore. Est-ce que vous pourriez nous expliquer un peu plus comment vous l'utilisez et en quoi consiste cette animation avec cette maquette ?
Jillian Akharraz : Alors oui, on l'utilise assez régulièrement. Alors, en quoi ça consiste ? D'abord, on l'utilise auprès des scolaires, beaucoup. Et comment l'utiliser ? C'est-à-dire qu'on va poser les quatre blocs sur une table, les quatre blocs qui ont été trouvés au niveau archéologique, qui ont vraiment existé, qui ont été retrouvés. Ces quatre blocs se différencient par leur couleur, par rapport aux autres blocs qui, eux, sont restitués. Donc pour l'instant, les autres blocs, on ne les montre pas, on ne montre que ces quatre blocs-là, et on va déposer tout autour de ces blocs des carnets d'études de spécialistes.
On a douze carnets, pour en citer quelques-uns : vous avez le spécialiste de la céramique, le céramologue, vous avez le spécialiste des mortiers, donc du ciment, vous avez le spécialiste des pollens, le spécialiste des coquillages, etc. Ça permet, à travers ça, de présenter tout un panel de spécialistes qui gravitent autour de l'archéologie et qui participent à l'étude archéologique de manière générale.
Les élèves doivent — les élèves ou tout autre public — choisir six carnets sur les douze. Ils doivent essayer d'anticiper, d'après mes quelques présentations de la discipline, de pouvoir savoir si ce carnet-là d'études va être pertinent dans leur enquête ou pas. Dès qu'ils en ont ciblé six, ils les récupèrent, on les ouvre et on essaie d'analyser les données pertinentes à l'intérieur. Et toutes ces informations, normalement, les amènent à pouvoir identifier le vestige, qui est donc une fontaine antique. Et à partir de ce moment-là, ils vont pouvoir commencer le remontage. Ce qui n'est pas des plus faciles, mais en tout cas, à partir du moment où on sait que c'est une fontaine antique, on a déjà une image globale de ce à quoi pourrait ressembler l'objet remonté.
Donc, c'est un jeu qui prend un peu la forme d'un jeu d'enquête, qui pousse vraiment les participants et participantes à se mettre dans la peau d'un archéologue, de consulter les spécialistes.
Naïs Novat : Et en quoi, à votre avis, c'est important d'avoir cette démarche immersive, de mettre les gens dans la peau des spécialistes, d'avoir ce côté ludique finalement du jeu d'enquête ?
Jillian Akharraz : Les faire participer, c'est les mettre dans une position active dans cette enquête, dans cette réflexion, et pas les laisser de manière passive sur le côté à écouter ce qu'on est en train de leur dire de manière totalement descendante. Et à partir du moment où la personne est impliquée, il y a comme un processus d'assimilation cognitive qui se fait beaucoup plus facilement. Il y a plusieurs experts de la petite enfance ou du monde éducatif qui sauront vous le dire.
Et donc, voilà, pouvoir manipuler, toucher... C'est une manière de pouvoir assimiler plus vite des informations qu'on pourrait, nous, médiateurs, leur transmettre et qui leur sont totalement étrangères sur l'archéologie ou des termes techniques. Et donc là, ça permet de pouvoir avancer et d'apprendre plus facilement. D'où l'intérêt de pouvoir créer des médiations qui puissent être manipulables et non pas que des présentations verticales type conférences ou exposés.
Naïs Novat : Oui, effectivement, il en faut pour tous les goûts. Et on entend souvent dire qu'on apprend mieux en étant acteur. Donc, votre animation le montre.
Jillian Akharraz : Exactement.
Naïs Novat : Et vous évoquiez tout à l'heure le fait que vous vous déplacez avec, que vous allez dans les écoles, dans divers endroits. Et donc, c'était important d'avoir des dispositifs légers. Et du coup, je voulais revenir un peu sur cette médiation hors les murs. Qu'est-ce que ça apporte de plus, par exemple, qu'une médiation dans un musée ou dans un lieu identifié comme lieu culturel ?
Jillian Akharraz : Alors, d'abord, ces médiations hors les murs, elles découlent d'une contrainte, une contrainte technique. On ne peut pas accueillir pour l'instant de public dans nos services. Et donc, de fait, on a développé le hors-les-murs. Alors, ça répond à plusieurs objectifs : d'abord, communiquer directement auprès des riverains. Le service archéologique de la ville de Lyon, il est là pour valoriser les découvertes, les techniques, mais qui se font, les découvertes locales, les découvertes à l'échelle de Lyon. Et donc, on va vers les riverains pour directement leur faire une médiation ou les tenir au courant de ce qui peut se passer dans leur quartier.
C'est aussi toucher des publics qui ne sont pas habitués, des publics qui ne se déplacent pas forcément jusqu'à nous. Alors, jusqu'à nous, certes, le service archéologique, c'est très peu connu, mais même les grandes institutions comme le musée des beaux-arts ou le musée des confluences, ce sont des publics qui ne vont pas bouger dans ces lieux-là culturels ou ces lieux-là de la connaissance. En tout cas, c'est cette étiquette qui va leur accoler, la connaissance. Eux ne se sentent pas assez intégrés là-dedans, vont éviter ces lieux-là. Donc, nous, on va directement les voir et leur montrer, démystifier un peu ce côté-là de la recherche et de la science. Et leur montrer qu'en fait, c'est accessible à tout le monde.
Nous, on leur propose des clés de lecture, on leur propose des manières de voir ou de lire, et eux, ensuite, peuvent s'approprier ces clés-là, ces outils-là, et peuvent les appliquer après, lors d'une sortie avec leurs parents le week-end d'après ou que sais-je.
Et ça répond aussi de manière très pragmatique aux difficultés croissantes des écoles, qu'ont les écoles à pouvoir déplacer des classes entières. Ça, c'est quelque chose, d'année en année, c'est de plus en plus compliqué. Pour diverses raisons. Mais voilà, donc quand on contacte des écoles ou qu'elles nous contactent, écoles ou associations ou toute autre personne, et qu'on dit qu'on se déplace et qu'on est gratuit, forcément, on a tout de suite... On marque des points. Donc, c'est notre force qui, à la base, résulte d'une contrainte, mais qui, de fait, est amenée à se pérenniser. En tout cas, le hors-les-murs est important pour nous et on veut le maintenir.
Naïs Novat : Et du coup, puisque vous faites plein d'animations hors les murs, est-ce que vous avez d'autres animations de ce type sur ce format d'enquête liée à des chantiers, par exemple, qui ont eu lieu à Lyon ?
Jillian Akharraz : Alors oui, on en a d'autres. Et pareil, c'est aussi des formats de médiation qui ont été co-construits avec l'archéologue en question, qui n'est pas médiateur, ce n'est pas son métier, mais avec qui on travaille en étroite collaboration. Donc là, on en a deux. Il y en a un qui s'appelle *Instrumentum*. Donc là, c'est un atelier qui propose d'étudier du petit matériel archéologique. Alors, ce petit matériel archéologique, il est issu des fouilles du clos de la Visitation sur la colline de Fourvière. Et on a aussi un autre atelier, *Katu Oscar*, qui est un atelier d'anthropo-archéologie où on va étudier un corps à la manière de l'anthropologue. Tout ça a été monté aussi avec l'anthropologue du service.
Naïs Novat : Merci beaucoup, Jillian.
Jillian Akharraz : Merci.
Naïs Novat : Cette maquette que vous venez de nous présenter illustre bien les enjeux de la médiation archéologique, qui vise à rendre ludique, accessible et attractive la recherche scientifique. Cela nécessite donc souvent de passer par le jeu, mais également par l'objet, le concret, le manipulable, et pour rendre réel et tangible le patrimoine archéologique, que souvent on ne voit pas, qui est caché sous nos pieds ou rangé dans des caisses dans le service archéologique.
Et si vous, auditeurs, vous avez eu envie de découvrir cette animation que Jillian nous a présentée, vous pourrez la tester dans quelques temps à l'occasion du festival *Entre Rhône et Saône* les 28 et 29 juin prochains. Et avant cela, vous aurez l'occasion de tester d'autres de nos animations en juin prochain également, entre le 14 et le 15 juin, pour le village de l'archéologie au centre Berthelot, lors des Journées européennes de l'archéologie.