Retranscription du podcast "Le sarcophage d'Elizabeth Temple"

Animatrice (Naïs) :

Bonjour et bienvenue à toutes et à tous. Vous écoutez Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon, en direct sur Radio Anthropocène. Aujourd'hui, nous recevons à nouveau Stéphane Ardouin, archéologue et responsable d'opération au service archéologique de la ville de Lyon.

Bonjour Stéphane.

Stéphane Ardouin :

Bonjour Naïs.

Naïs :

Stéphane, vous êtes déjà venu en novembre dernier nous parler de l'Hôtel-Dieu et entamer un cycle de présentation des vestiges découverts lors de ce chantier exceptionnel. Le mois dernier, nous recevions Axel Saint-Lô, archéo-anthropologue, qui évoquait les nombreuses inhumations retrouvées dans cet ancien hôpital. Aujourd'hui, vous venez boucler ce cycle en nous présentant un dernier vestige. De quoi s'agit-il ?

Stéphane :

Il s'agit d'un sarcophage trapezoïdal en tôle de plomb, plié et soudé. Ce cercueil a été découvert presque intact, bien que percé à certains endroits, notamment sur le couvercle et à sa base. À l'origine, il était placé dans une caisse en bois clouée. Des fragments de bois subsistaient encore sur le couvercle de plomb, ainsi que des clous en fer disposés tout autour. On a également retrouvé des clous de tapissier en bronze, plantés sur le couvercle en bois, formant les initiales « E.T. ».

Ces initiales correspondent à Elizabeth Temple, une aristocrate anglaise décédée en 1736. Une stèle métallique gravée d'une épitaphe en latin, située sous ces initiales, nous a permis de l'identifier. Une autre épitaphe, plus longue et gravée sur une dalle en marbre, avait déjà été découverte peu avant 1830, confirmant son identité. On ne s'attendait pas à l'identifier directement sur le terrain.

Naïs :

Ce sarcophage provient du chantier de l'Hôtel-Dieu, dont vous nous aviez déjà parlé. Pouvez-vous nous préciser le contexte de sa découverte ?

Stéphane :

Il a été mis au jour en décembre 2015, au début de la fouille de la cour de la pharmacie de l'Hôtel-Dieu. Cette fouille, la plus importante menée sur le site, a duré six mois et a mobilisé une équipe de 18 archéologues — soit presque la moitié des effectifs actuels du service. Elle concernait deux cimetières superposés : celui de l'hôpital du XVIIe siècle et le cimetière protestant du XVIIIe siècle.

Le sarcophage avait été inhumé dans ce dernier, présent dans l'Hôtel-Dieu depuis 1600 et installé dans cette cour en 1682. Après les guerres de religion, les protestants (huguenots) étaient effectivement inhumés dans des cimetières distincts de ceux des catholiques. Ici, ils ont été, en quelque sorte, relégués avec les malades.

Naïs :

En quoi ce type de sarcophage est-il si particulier ?

Stéphane :

C'est le seul sarcophage en plomb découvert à l'Hôtel-Dieu. Ce type de cercueil est rare dans les cimetières. Le plomb, matériau clos et résistant, se dégrade bien moins vite que le bois et conserve exceptionnellement bien les résidus organiques et l'ADN. Cela permet généralement d'étudier les restes de vêtements, de linceuls, de végétaux, ou encore les objets accompagnant le défunt.

Les corps y sont souvent embaumés, ce qui offre la possibilité d'analyser les techniques anciennes d'embaumement. Les squelettes, généralement bien conservés, permettent aussi d'étudier les pathologies ou le régime alimentaire des défunts.

De plus, comme il s'agit souvent d'aristocrates, il existe des archives permettant de croiser ces données avec les résultats des analyses.

Naïs :

Est-ce que ce type d'inhumation était courant à l'époque ? A-t-on d'autres exemples comparables ?

Stéphane :

Oui, c'est une pratique qui s'est développée dans l'aristocratie après la Renaissance. En France, on en trouve plusieurs exemples :

  • Le cercueil présumé de Michel de Montaigne (1592), découvert dans le sous-sol du musée d'Aquitaine à Bordeaux ;
  • Deux cercueils de plomb mis au jour à Notre-Dame de Paris, dont l'un pourrait appartenir à Joachim du Bellay (1560), bien qu'aucune épitaphe ne l'atteste ;
  • Un cœur en plomb (cardiotaph), découvert en 2014 dans le couvent des Jacobins à Rennes, contenant le cœur de Toussaint de Perrien. Il avait été déposé aux côtés du sarcophage en plomb de son épouse, Louise de Kengo, une noble bretonne morte et embaumée en 1656.

Cette pratique était également attestée chez les protestants. Par exemple, le sarcophage de Thomas Craven, fils d'un ancien maire de Londres, a été exhumé dans le cimetière huguenot de Charenton-Saint-Maurice, au sud-est de Paris. À Lyon, les archives mentionnent d'autres sarcophages en plomb, mais ils concernaient des aristocrates étrangers dont les corps devaient être rapatriés. Celui d'Elizabeth Temple est l'un des rares à être resté sur place.

Naïs :

Si l'on en croit les exemples que vous venez de citer, l'étude de cette sépulture a dû être riche en informations. Comment avez-vous procédé ?

Stéphane :

Il a d'abord fallu extraire le cercueil sans l'endommager, en dégageant ses abords, encombrés par d'autres sépultures. Le cercueil a été emballé pour éviter toute contamination par les poussières de plomb, très toxiques. Un coffre en bois a même été spécialement fabriqué pour le sortir de terre avec la plus grande précaution.

Une fois extrait, il a été entreposé dans des conditions contrôlées (température et hygrométrie) pour préserver son contenu. Les autorités françaises ont tenté, sans succès, de contacter le consulat britannique, car Elizabeth était une Anglaise apparentée à une ancienne famille royale et à un poète connu du XVIIIe siècle.

Nous n'avons finalement pas pu ouvrir le sarcophage, mais nous avons obtenu l'autorisation d'y introduire une caméra endoscopique. Cela nous a permis de confirmer qu'il s'agissait bien d'un jeune adulte du même âge qu'Elizabeth (18 ans). Cependant, la terre infiltrée, qui recouvrait une grande partie du squelette, n'a pas permis de déterminer s'il s'agissait bien d'une femme, ni d'identifier d'éventuels objets. On ignore donc si elle était habillée, enveloppée dans un linceul, ou embaumée.

C'est très probablement le corps d'Elizabeth Temple, mais nous ne pouvons pas l'affirmer avec certitude. Son histoire repose donc principalement sur les archives écrites.

Naïs :

Cela doit être frustrant de ne pas avoir pu l'ouvrir. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de cette décision ?

Stéphane :

C'est effectivement frustrant, mais comme des membres de sa famille auraient pu se manifester, il était préférable d'obtenir leur accord. En l'absence de réponse du consulat, la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) a décidé de se contenter des observations externes et des archives pour documenter ce sarcophage.

C'est dommage, car ces sarcophages offrent des opportunités uniques : mieux comprendre les techniques d'embaumement, les pratiques funéraires, ou encore la vie réelle de ces personnes, dont on ne connaît parfois que les grandes lignes dans les sources écrites.

Par exemple, pour Louise de Kengo, on a pu déterminer les vêtements qu'elle portait lors de ses funérailles, la composition des produits d'embaumement, ou encore les essences des fleurs déposées sur sa poitrine. Quant à Thomas Craven, mort jeune comme Elizabeth, l'ADN de sa pulpe dentaire a révélé qu'il avait contracté la peste. Qui sait ce que l'étude du squelette d'Elizabeth aurait pu nous apprendre ?

Naïs :

À défaut d'avoir pu en apprendre plus par la fouille, que nous apprennent les sources écrites ? Que sait-on d'Elizabeth Temple ?

Stéphane :

On sait qu'elle a été inhumée dans le cimetière des Suisses en 1736. Ce nom apparaît dans les registres de l'Hôtel-Dieu. Ce cimetière, créé en 1692, permettait d'enterrer les protestants suisses domiciliés à Lyon, puis tous les autres, malgré la révocation de l'édit de Nantes en 1685 — année qui correspond aussi au décès de Charles II d'Angleterre, un ancêtre d'Elizabeth.

Son épitaphe nous apprend qu'elle est morte à 18 ans, le 8 octobre 1736. Son père, le colonel Francis Lee, était un noble de haut rang, commandant les armées royales. Son mari, Henry Temple, appartenait à une grande famille qui a donné par la suite un Premier ministre à l'Angleterre au XIXe siècle.

Elizabeth était également la belle-fille du poète romantique anglais Edward Young, qui épousa sa mère veuve. L'un de ses poèmes, Les Nuits, évoque le personnage de Narcisse (Narcissa), interprété comme un hommage à Elizabeth, privée de tombeau en raison de l'intolérance religieuse et enterrée de nuit par Young lui-même.

À la mort du poète, vers 1765, une rumeur évoquait l'inhumation de cette Narcissa à Montpellier. Un tombeau y a même été inauguré en 1819, sous une arche en pierre, au Jardin des Plantes. Cette histoire a inspiré des poètes comme Paul Valéry ou André Gide. Son enterrement nocturne a également fait l'objet de peintures au début du XIXe siècle, aujourd'hui conservées dans des musées en France et aux États-Unis. Des plaques commémoratives au nom de Young ou Gide sont encore visibles à Montpellier. Ce personnage a, en quelque sorte, intégré notre patrimoine culturel occidental.

Naïs :

Pourquoi Elizabeth Temple a-t-elle été enterrée à Lyon, alors qu'elle n'était pas lyonnaise ?

Stéphane :

Elizabeth était de santé fragile : elle souffrait des poumons, peut-être de tuberculose. Elle avait été envoyée avec son époux vers Nice pour profiter du climat. Elle serait morte en route, à Lyon, par hasard. Comme elle était anglicane, elle a été inhumée dans le cimetière protestant de l'Hôtel-Dieu, de nuit, conformément aux règles imposées aux protestants depuis le début du XVIIe siècle.

Selon certaines sources, sa mère aurait refusé qu'elle soit embaumée et rapatriée. Pourtant, le sarcophage en plomb suggère un embaumement, mais son inhumation a eu lieu seulement deux jours après son décès, le 10 octobre.

Naïs :

Où se trouve le sarcophage aujourd'hui ? Que est-il devenu ?

Stéphane :

Il est retourné à l'Hôtel-Dieu à l'automne 2018, soit deux ans et demi après sa découverte. La cour de la pharmacie, où il avait été exhumé, étant désormais occupée par la Cité de la Gastronomie, les conservateurs régionaux de l'archéologie et des monuments historiques ont décidé, en concertation avec l'aménageur du site, de l'enterrer dans une autre cour.

Il ne s'agit pas d'une nouvelle sépulture — ce qui ferait de l'Hôtel-Dieu un cimetière actif, ce qui serait incongru. Le sarcophage fait désormais partie du monument historique classé en 2011. À ce titre, il est mieux protégé qu'une simple sépulture, et ses restes ont été traités avec respect. Grâce à une grande stèle, toujours exposée dans les galeries internes de l'Hôtel-Dieu, les visiteurs savent qu'Elizabeth Temple y a été inhumée.

Naïs :

Merci, Stéphane, pour cette présentation. À travers vos explications, on entrevoit quelques enjeux éthiques qui animent aujourd'hui le monde de l'archéologie. En effet, on ne traite plus les restes humains comme de simples vestiges. De nombreuses questions se posent : faut-il fouiller les tombes à tout prix ? Que faire des restes humains une fois étudiés ? Faut-il les réinhumer ?

Ces questions, qui dépassent le cadre scientifique, font souvent l'objet de décisions au cas par cas, comme pour le sarcophage d'Elizabeth Temple. Elles soulignent la complexité de concilier recherche scientifique, respect des défunts et sensibilité culturelle.

Merci à vous, Stéphane, et à vous, chers auditeurs, d'avoir écouté Micro et Truelle. Nous nous retrouvons le mois prochain pour un nouvel épisode, à l'écoute du changement global.