Retranscription du podcast "Un crâne perforé à l'Hôtel-Dieu"

Naïs Novat :
Bonjour à toutes et à tous, c'est l'heure de Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon, en direct sur Radio Anthropocène.
Cette année, l'Hôtel-Dieu est à l'honneur dans un cycle de présentation des vestiges découverts lors de ce chantier emblématique sans précédent dans la ville de Lyon.

Après Stéphane Ardouin, qui est venu nous présenter le bâtiment et les opérations archéologiques menées, puis Clémence Meij, qui nous a présenté ses recherches sur des céramiques modernes, nous recevons aujourd'hui Axel Saintlo, anthropologue au service archéologique de la ville de Lyon. Bonjour Axel.

Axel Saintlo :
Bonjour Naïs.

Naïs Novat :
Axel, en tant qu'anthropologue, vous êtes spécialiste des restes humains.
On sait que les fouilles de l'Hôtel-Dieu ont permis de mettre au jour de nombreuses sépultures issues de plusieurs cimetières au sein de l'hôpital.
Qu'avez-vous choisi de nous présenter aujourd'hui ?

Axel Saintlo :
Alors aujourd'hui, je viens vous présenter un crâne humain qui présente une spécificité que l'on ne rencontre pas tous les jours.
Ce crâne présente des traces particulières.
La bonne conservation du crâne a permis d'observer deux types de lésions provoquées par un outil perforant et par deux outils tranchants.

Sur la table externe du crâne, on distingue plusieurs stries, très fines et petites.
Elles sont globalement superficielles et n'atteignent que l'os cortical, c'est-à-dire l'os constituant la surface du crâne.

Et ensuite, sur ce crâne, on retrouve ce qui, pour moi, est le plus marquant : ce sont 26 perforations d'une taille variant de 3 mm à 1,75 cm.
Ces perforations se situent au niveau de l'os frontal et de l'os pariétal gauche.
Parmi toutes ces perforations, seulement deux ont traversé l'épaisseur du crâne.

Et enfin, l'autre élément marquant est que le crâne a été découpé en deux parties, sectionnées sur son plan transversal.
Pour simplifier, c'est du dessus des sourcils jusqu'au derrière du crâne.
On a pu observer qu'ils s'y sont pris au moins à deux fois, car les sections de découpe sont légèrement décalées entre elles.

Naïs Novat :
Alors, on a très envie d'en savoir plus sur ces traces étranges, mais on sait maintenant, tous vos collègues nous l'ont répété plusieurs fois, le contexte des découvertes est primordial pour comprendre et dater un vestige.
Donc, on va commencer par là.
Est-ce que vous pourriez nous préciser où ce crâne a été trouvé ?

Axel Saintlo :
En effet, un objet archéologique sorti de son environnement, il perd beaucoup d'informations.
Et notre crâne, il a été découvert en 2016 dans l'actuel Grand Cloître, anciennement appelé Cour du Cloître.
Notre individu, nommé 75.1, provient de la sépulture numéro 74, une sépulture multiple contenant également trois autres individus.
C'est-à-dire que les fossoyeurs ont inhumé en même temps et dans une seule fosse quatre personnes.

Notre sépulture est entourée d'autres sépultures semblables et a même été partiellement détruite par une tombe postérieure, la sépulture numéro 72.
Une datation par le carbone 14 a été réalisée sur notre individu et nous permet de la dater entre le XVe et le XVIIe siècle.

Naïs Novat :
Alors vous parlez d'un individu, j'en déduis donc que vous avez retrouvé le reste du corps.
Ce crâne était-il rattaché à un squelette ?

Axel Saintlo :
Oui, tout à fait.
À l'exception du bassin et des fémurs, détruits par la sépulture numéro 72, le squelette est conservé et en connexion.
Il a été inhumé sur le dos, tête à l'ouest et pieds à l'est.
Ses bras sont étendus le long du corps, les coudes fléchis avec les avant-bras se croisant sur l'abdomen.
Ses jambes sont également en extension.

Naïs Novat :
Pour en revenir maintenant aux marques que vous évoquiez tout à l'heure et qui nous tiennent en haleine, j'imagine que ce n'est pas naturel et pas très courant de retrouver ce type de marque sur un crâne.
Est-ce que vous pourriez nous expliquer comment vous avez étudié ce squelette ?

Axel Saintlo :
Tout à fait.
Lorsque la phase de fouille est terminée, nous retournons dans les locaux du service archéologique pour réaliser l'étude anthropobiologique.
Pour chaque squelette, nous tentons de savoir dans un premier temps l'âge et le sexe biologique de l'individu.
Pour notre cas, nous ne pouvons déterminer de manière fiable l'âge précis et le sexe de l'individu.
C'est à partir de l'os coxal que nous arrivons à avoir la plus grande fiabilité.
Et on peut seulement dire que cet individu est mort à l'âge adulte, car sa croissance osseuse est terminée.

Ensuite, nous essayons d'observer les traces osseuses témoignant du vécu de la personne.
Par exemple, est-ce que la personne a eu des carences lors de sa croissance ou des maladies ?
Ça peut être une scoliose ou de l'arthrose.
Est-ce que la personne a eu des traumatismes physiques, comme une fracture ou une blessure de guerre ?
A-t-elle été soignée ? Si oui, comment ? Un attelle, une prothèse, une amputation ?

Donc nous faisons cela sur chaque squelette, afin de voir s'il y a quelque chose d'anormal, par exemple, une surmortalité d'enfant, beaucoup de morts par arme à feu.

Et pour nous, les ossements sont la mémoire du corps humain.

Naïs Novat :
Et dans ce cas précis, comment avez-vous interprété toutes les perforations sur le crâne dont vous parliez tout à l'heure ?
Est-ce qu'on est face à une blessure ? Est-ce que c'est quelque chose d'autre ?

Axel Saintlo :
Il s'agit manifestement dans notre cas d'un cas d'apprentissage ou d'essai médical.
Les lésions perforantes et tranchantes ont été réalisées post-mortem, c'est-à-dire après la mort de la personne.
Le nombre important de perforations, de profondeurs variables et d'orientations anarchiques nous permet de nous orienter sur un acte d'entraînement ou d'enseignement, probablement à destination d'étudiants en médecine s'exerçant à la trépanation pour ce qui est des perforations.

Et les traces sur le crâne semblent correspondre à l'incision de la peau du crâne et de son scalp, afin d'accéder à l'os pour réaliser l'intervention médicale.
À titre de comparaison, les outils utilisés se rapprochent des outils de dentiste, du forêt, du racloir, d'une pince ou encore du petit marteau pour casser le crâne.

Naïs Novat :
On est rassurés sur le destin de ce pauvre individu, puisque les stries, les perforations semblent donc correspondre à des gestes post-mortem.
Et comment est-ce qu'on arrive à reconnaître une blessure ou un geste chirurgical réalisé du vivant de l'individu, d'une action post-mortem ?

Axel Saintlo :
Nous pouvons savoir si l'acte est antémortem, c'est-à-dire avant la mort, périmortem, autour de la mort, et postmortem, soit après la mort de la personne, en observant l'os et la zone touchée.
Donc je m'explique : dans notre cas, les perforations du crâne, si la personne est vivante au moment de l'intervention, l'os va instantanément débuter un remodelage de l'os pour reboucher le trou.

Pour le corps humain, un trou, c'est la porte ouverte aux bactéries, aux infections, par exemple.
Donc si l'on observe un début de remodelage, cela veut dire que la personne a survécu quelques jours, quelques années par exemple.
À contrario, si les bords du trou ne présentent aucun remodelage osseux, alors cela veut dire que la personne est soit morte avant la perforation, soit elle est morte à la suite de l'intervention.

Naïs Novat :
Et si on élargit maintenant un peu le sujet, puisque l'Hôtel-Dieu était un hôpital et qu'on y a retrouvé un très grand nombre de sépultures, est-ce que parmi ces sépultures, on retrouve d'autres exemples de ce type d'actes chirurgicaux, d'entraînement chirurgicaux dans les sépultures de l'Hôtel-Dieu ?

Axel Saintlo :
Oui, on a retrouvé plusieurs exemples de soins et d'actes de chirurgie.
Durant les différentes interventions archéologiques, au niveau des dents, on a des plombages, on a les appareils dentaires qui ont été retrouvés.
Sur les os, on a des cas d'amputation, de pose de prothèse, de trépanation sur personnes vivantes.
On sait que des patients ont survécu, car on observe le remodelage de l'os, prouvant de la bonne santé du patient à la suite de l'opération.

À l'inverse, plusieurs cas attestent de pratiques d'autopsie et de dissection au niveau du crâne, des bras, des jambes.
Et ces pratiques sont réalisées après la mort des patients.

Et au milieu, nous avons des tentatives de soins qui échouent au milieu de l'opération.

Donc toutes ces traces sont évocatrices du riche passé de la médecine de Lyon.

Naïs Novat :
Avant d'être l'Hôtel-Dieu que nous conNaïssons aujourd'hui, en final, ce lieu était une maison d'accueil pour les voyageurs et les pèlerins au XIIe siècle.
Et cet établissement va devenir une structure hospitalière s'agrandissant de siècle en siècle.

Dès le XVIe siècle, Lyon est considéré comme un haut lieu du savoir et de l'apprentissage de la médecine, de la chirurgie et de l'hygiène.
Chaque apprenti suivait un maître, c'est-à-dire un médecin, dans ses consultations, ses déplacements, rédigeait ses ordonnances sous sa dictée, lisait les ouvrages recommandés et assistait aux cours d'anatomie, de matière médicale que professaient les médecins désignés par le collège.

La première école de médecine à Lyon n'apparaîtra qu'en 1877.
Et donc les découvertes d'actes chirurgicaux lors des fouilles archéologiques attestent d'un savoir-faire technique et médical important et du développement de nouveaux traitements et soins médicaux par le biais de la pratique d'autopsie et de la dissection.

Naïs Novat :
Merci beaucoup Axel d'être venu nous présenter ce crâne qui nous renseigne à la fois sur votre métier d'archéo-anthropologue, la méthodologie que vous suivez pour étudier les squelettes, mais également sur le passé hospitalier de l'Hôtel-Dieu.

Avant d'abriter un centre commercial, ce bâtiment était en effet un haut lieu de la médecine.
L'anthropologie permet notamment, dans ce cas précis, de compléter toutes les sources écrites qu'on peut avoir et de mieux connaître les gestes chirurgicaux et leur progrès depuis le XVIe siècle.

Alors pour la petite anecdote, on sait par les archives que Rabelais, le célèbre auteur de Pantagruel et Gargantua, a exercé ponctuellement comme médecin à l'Hôtel-Dieu entre 1532 et 1548.
Et donc on a ici un exemple du type de geste qu'il aurait pu lui-même réaliser en tant que médecin à l'Hôtel-Dieu.

Merci à vous également, auditeurs, d'avoir écouté cette émission.
Nous nous retrouvons le mois prochain pour un dernier épisode consacré à l'Hôtel-Dieu.
Nous recevrons Stéphane Ardoin, qui était déjà venu au début de ce cycle, pour nous parler cette fois d'une autre sépulture un peu particulière.