Retranscription du podcast "L'Hôtel-Dieu"
Naïs Novat :
Bonjour et bienvenue à toutes et à tous, c'est le retour de Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon, en direct sur Radio Anthropocène.
De nouveau, cette saison, nous vous proposerons tous les mois de découvrir un vestige archéologique découvert à Lyon.
Ce sera l'occasion de nous interroger sur ce que cet objet nous apprend sur l'histoire de la ville et sur son évolution.
Aujourd'hui, nous recevons Stéphane Ardouin. Bonjour Stéphane.
Stéphane Ardouin :
Bonjour.
Naïs Novat :
Stéphane, vous êtes archéologue et responsable d'opération au service archéologique de la ville de Lyon.
Vous avez notamment longtemps travaillé sur l'un des plus grands chantiers du service archéologique de ces dernières années, à savoir l'Hôtel-Dieu, dont vous venez aujourd'hui nous parler.
Est-ce que vous pourriez tout d'abord nous décrire ce bâtiment ?
Stéphane Ardouin :
C'est un vaste ensemble classé au monument historique en 2011, qui s'étend sur 2,5 hectares en presqu'île, dans le deuxième arrondissement.
Il est connu pour ses trois dômes imposants, sa façade monumentale longeant le boulevard en rive droite du Rhône, et aussi par ses bâtiments en pierre de taille qui en serrent sept cours intérieures.
L'Hôtel-Dieu comporte aujourd'hui un hôtel, une zone commerciale et la cité de la gastronomie.
Mais les LyonNaïs savent que ces murs ont abrité, jusqu'en 2010, un hôpital en plein cœur de la ville ancienne.
Naïs Novat :
Effectivement, les LyonNaïses et LyonNaïs conNaïssent certainement très bien ce bâtiment qui est à la fois imposant par sa taille mais aussi son architecture.
En revanche, on connaît souvent moins bien son histoire. Est-ce que vous pourriez nous...
Stéphane Ardouin :
Je vais essayer. Les archives sont muettes avant le XIIe siècle.
La première mention évoque un premier établissement d'accueil des pauvres et des indigents, ce qu'on appelait une aumônerie, qui est associée à une chapelle au débouché du pont sur le Rhône.
Au XIVe siècle, l'archevêché confie la gestion de l'hôpital du pont du Rhône à deux abbayes cisterciennes.
La ville en prend possession en 1478 et décide de le reconstruire. C'est le grand corps des malades de l'hôtel-dieu du pont du Rhône qui est achevé en 1493.
Au XVIe siècle, de nouveaux bâtiments sont construits à l'est du cloître. Le cloître, ça correspond en fait à l'emplacement du cimetière.
De toutes ces constructions, il ne reste aujourd'hui en élévation qu'un fragment de bâtiment au nord de la chapelle, contre le cloître.
Avec la croissance de la ville, la capacité d'accueil devient vite insuffisante.
Les recteurs, qui administrent l'hôpital, décident donc de racheter les maisons de l'ancien quartier d'habitation, de la blancherie qui est située au nord du cloître, pour l'agrandir.
Entre 1623 et 1630, c'est la construction des quatre rangs, donc ces quatre corps disposés en croix, dont le point central est le petit dôme, le plus au nord parmi les trois.
La chapelle actuelle, qui est achevée au milieu du XVIIe siècle, se situait à l'emplacement de l'ancien corps des malades.
L'Hôtel-Dieu s'agrandit à nouveau à partir de 1743, en grignotant cette fois sur le quartier sud du Bourg-Chénin.
Le projet est mené par l'architecte Soufflot, bien connu à Lyon, prend la construction de la grande façade monumentale avec son imposant dôme central.
Naïs Novat :
Merci. Donc, si je résume, on a donc deux premières phases, le Moyen-Âge avec la construction initiale et la modernisation du bâtiment, et ensuite deux agrandissements successifs au XVIIe et au XVIIIe siècle.
Et ensuite, que se passe-t-il ?
Stéphane Ardouin :
Après, c'est la Révolution.
Et à la Révolution, ce sont désormais les hospices civils de Lyon qui gèrent l'Hôtel-Dieu.
Les HCL, comme on les appelle, engagent au XIXe siècle des travaux de modernisation pour améliorer l'hygiène et les conditions sanitaires.
C'est la construction notamment de chaufferies, de bains pour les patients, d'une laverie, d'une buanderie pour le linge et la création d'une école de médecine.
Cette modernisation explique aussi la fermeture des derniers cimetières qui étaient présents dans l'enceinte et la démolition de la grande boucherie de l'Hôtel-Dieu qui se trouvait au nord à la place de l'actuelle façade de la rue Childebert.
Le dernier agrandissement a lieu à la toute fin du XIXe siècle, sur l'emprise des dernières maisons du Bourchanin et à l'emplacement de l'école de médecine qui venait juste d'être créée en bordure de la rue de la Barre.
Ces travaux qui sont menés cette fois par l'architecte Pascalon sont à l'origine du dernier dôme et de la cour du Midi, l'actuelle galerie marchande sous la verrière.
Si on accepte l'achèvement de la façade, les travaux du XXe siècle sont beaucoup plus modestes.
Naïs Novat :
Et donc, après ces travaux du XXe siècle, on va avoir de nouveaux travaux qui ont vu le jour au XXIe siècle, cette fois pour une réhabilitation du bâtiment.
Alors pourquoi cette réhabilitation et surtout en quoi ça concerne les archéologues ?
Stéphane Ardouin :
En fait, si le lieu restait magnifique d'un point de vue patrimonial, il n'était plus du tout adapté à la place.
Les HCL ont donc déplacé les activités hospitalières dans un établissement plus moderne et ont lancé avec la ville la réhabilitation de l'ensemble monumental.
Le projet retenu, le Grand Hôtel Dieu, prévoyait entre autres de nouveaux parkings en sous-sol, la réfection des caves et la restauration des bâtiments historiques.
En application du Code du patrimoine, il était donc naturel que ces projets, en plein cœur de la presqu'île occupée dès la période romaine, fassent l'objet de prescriptions d'archéologie préventive.
Naïs Novat :
Et alors, qu'avez-vous fait ?
Est-ce que vous pourriez nous décrire un peu plus précisément les opérations archéologiques menées et surtout combien de temps ça a pris ?
Stéphane Ardouin :
Alors en fait, le premier diagnostic a été réalisé en 2011, juste après la désaffection de l'hôpital.
Et la première fouille a eu lieu dès 2012.
Mais les opérations se sont surtout concentrées entre 2015 et 2017.
Au total, il y a eu plus de 20 opérations archéologiques qui ont été menées par le service archéologique de la ville de Lyon.
C'est absolument sans équivalent dans un ensemble monumental de cette ampleur à Lyon.
Plusieurs équipes œuvraient ainsi en parallèle sur différents secteurs, y compris dans les caves.
Les opérations de terrain se sont déroulées en coactivité permanente avec les entreprises de restauration qui intervenaient sur les bâtiments, souvent autour des cours où nous étions nous-mêmes en fouille.
Les diagnostics de simples sondages, en fait, ont parfois débouché sur des fouilles bien plus conséquentes.
En profitant des échafaudages utilisés pour la restauration, nous sommes aussi intervenus en archéologie du bâti pour examiner en détail l'origine, l'évolution des élévations, les changements opérés sur les ouvertures, etc.
La fouille la plus conséquente a duré six mois avec une équipe constituée par moment de 18 archéologues.
Au plus fort de l'intervention, en 2016, plus de 40 archéologues municipaux, dont certains engagés spécialement pour ces opérations, travaillaient sur le projet, que ce soit directement sur le terrain ou en poste de fouille, pour traiter les données recueillies, laver, inventorier, étudier le mobilier archéologique et pour rédiger naturellement les rapports d'opération.
C'est plus que les effectifs actuels du service, alors qu'il y avait bien évidemment d'autres interventions archéologiques à la même période.
Naïs Novat :
Ça fait effectivement un grand nombre d'opérations.
Et alors, que nous ont-elles appris ?
Est-ce qu'on a découvert notamment des vestiges inédits qu'on ne conNaïssait pas par les archives ?
Stéphane Ardouin :
Bien sûr.
Les niveaux antiques notamment, qui ont surtout été atteints dans la partie sud de l'Hôtel-Dieu.
Les plus anciens sont de simples remblais placés sur les alluvions naturelles déposées par le Rhône.
Ces remblais qui ont parfois livré des amphores complètes, du tout début de notre ère, étaient destinés à assainir la rive avant son urbanisation.
Ce secteur semble alors composé d'habitations mêlées à des activités de stockage ou artisanales.
Les fouilles ont ainsi révélé les vestiges d'une demeure urbaine décorée dans du pain.
Les fondations probables d'un entrepôt et des activités artisanales, notamment la production de verre, de la tableterie et de la petite métallurgie.
Et celle-ci était parfois associée à des bâtiments.
Ce quartier antique qui se développe au milieu du 1er siècle de notre ère, périclite à la fin du 2e ou au début du 3e siècle.
À la fin de l'Antiquité, la fréquentation semble limitée à la récupération des vestiges des bâtiments antérieurs.
Mais il y a encore probablement des activités artisanales.
Le secteur reste fréquenté jusqu'au début du 5e siècle, avant d'être totalement abandonné jusqu'au 7e siècle environ.
Lorsque commence une petite zone funéraire utilisée jusqu'au IXe siècle.
Cette nécropole, totalement inédite, était peut-être associée à un habitat du 1er et Moyen-Âge. En gros, avant le XIe siècle.
Naïs Novat :
Et alors sur les origines de l'Hôtel-Dieu lui-même, donc l'hôpital qu'on connaît aujourd'hui, les fouilles ont-elles confirmé ce que l'on savait par les sources écrites ou au contraire apporté d'autres informations ?
Stéphane Ardouin :
La reprise d'une occupation continue est assurée au second Moyen-Âge, à partir du XIIe siècle.
Les fouilles ont ainsi montré que le bâtiment aujourd'hui accolé au nord de la chapelle du XVIIe siècle correspond bien à la construction, à la fin du XVe siècle, du grand corps des malades de l'Hôtel-Dieu et qu'il remplace un bâtiment beaucoup plus ancien.
Ce dernier était longé par une rue pavée dès le XIIIe siècle.
Un chapiteau en marbre à décor végétal du XIIIe siècle, découvert plus au sud, pourrait d'ailleurs provenir du décor des premiers bâtiments hospitaliers.
La rue Pavée perdure jusqu'au XVIIIe siècle.
Elle séparait à l'origine l'hôpital du quartier médiéval du Bourchenin.
La plupart des maisons de ce quartier ont été découvertes dans leur état d'abandon, arrasées au niveau du rez-de-chaussée, avec des sous-sols presque intacts, remblayés par la démolition des élévations.
Parmi les vestiges de la fin du Moyen-Âge, on peut noter deux fragments d'un moulin manuel à bras, en pierre, qui correspondent peut-être aux activités des boulangers attestées par les archives.
Des traces sur des os d'animaux révèlent le travail d'un artisan traitant les peaux au XVe siècle.
Les indices de métiers anciens et les vestiges de la vie quotidienne se multiplient à la période moderne.
Nous avons aussi redécouvert les fondations d'anciens bâtiments hospitaliers disparus.
Parmi ceux-ci, on peut citer un bâtiment des convalescents du XVIIe siècle, un ancien asile d'aliénés du XVIIIe siècle, une laverie, deux buanderies, le bâtiment des internes et l'amphithéâtre de dissection de l'école de médecine du XIXe siècle.
Ces fouilles ont enfin permis de documenter les nombreux cimetières qui s'y sont succédés à la période moderne.
Certains de leurs vestiges, qui n'étaient pas menacés par les projets de construction, sont conservés dans le sous-sol et constituent ainsi une réserve archéologique pour les générations futures.
Naïs Novat :
Merci beaucoup Stéphane.
On comprend que l'Hôtel-Dieu a été l'un des chantiers de restauration, mais aussi l'un des chantiers archéologiques les plus ambitieux jamais menés à Lyon.
Tant par le nombre et la durée des opérations que par le nombre et la diversité des vestiges qu'on y a découverts.
Alors il nous faudra plus d'une émission pour faire le tour de la question et nous avons donc prévu tout un cycle sur le sujet.
Ne nous attardons pas à cette émission aujourd'hui, mais plusieurs spécialistes du service archéologique viendront nous présenter dans les mois qui viennent d'autres vestiges exhumés à l'Hôtel-Dieu.
En janvier prochain, par exemple, ce sera le tour de Clémence Meij, céramologue au service archéologique de la ville de Lyon, qui viendra nous présenter une céramique retrouvée à l'Hôtel-Dieu.