Retranscription du podcast "Un petit chien dans une marmite"
Naïs Novat : Bonjour à toutes et à tous, et nous sommes toujours en direct sur Radio Anthropocène. Aujourd'hui dans Micro et Truelle, l'émission du service archéologique de la ville de Lyon, nous recevons Aurélien Creuzieux, archéozoologue au service archéologique de la ville de Lyon. Bonjour Aurélien.
Aurélien Creuzieux : Bonjour Naïs.
Naïs Novat : En tant qu'archéozoologue, vous êtes spécialiste des animaux. C'est vous qui identifiez et étudiez la faune, c'est-à-dire tous les restes animaux que l'on retrouve sur les chantiers de fouilles. Aujourd'hui, vous venez nous présenter un objet que vous avez découvert à Lyon. Quel est-il ?
Aurélien Creuzieux : Alors cet objet, si on peut vraiment l'appeler ainsi, est un squelette, le squelette d'un chien. Et si j'ai choisi celui-là, c'est parce qu'il a une particularité : il a été retrouvé à l'intérieur d'une marmite. Malheureusement, il n'était pas totalement entier lorsqu'il a été mis au jour. Il manque une partie du crâne et des épaules, mais l'essentiel du squelette est bien présent. Il est en position anatomique, comme on dit dans le jargon ostéologique. Autrement dit, la logique du corps est respectée. L'animal est couché sur son flanc gauche, les pattes légèrement repliées. L'arrière-train, lui, est très bien conservé. Et comme on n'a pas retrouvé l'os peignin, il s'agissait d'une femelle, c'est donc une chienne. Ces ossements sont tous soudés, ce qui permet de nous dire qu'il s'agissait d'une chienne adulte.
Allez, concernant la marmite dans laquelle il a été retrouvé, son ouverture fait environ 28 cm de diamètre, ce qui n'est pas beaucoup, c'est une petite marmite, mais on constate — et c'est aussi pour ça qu'elle a été retenue — qu'elle est parfaitement adaptée à la taille de l'animal. Ce qui me permet de vous parler de l'autre particularité de cet animal : il s'agit d'une chienne de très petit format.
Naïs Novat : Et alors cette chienne, de quand date-t-elle ? D'où vient exactement ce squelette ? Est-ce que vous pourriez nous parler un petit peu plus du chantier sur lequel vous l'avez découvert ?
Aurélien Creuzieux : Oui, il provient du site de la rue de la Quarantaine, dans le 5e arrondissement de Lyon, qui a été fouillé en 2020 par le service archéologique de la ville de Lyon et l'Institut national de recherche archéologique préventive. Alors, il s'agit plutôt d'un site à vocation commerciale ou artisanale, plutôt qu'une véritable zone d'habitat. On est légèrement en marge de la cité de Lugdunum, en bord de Saône. Le dépôt de cette marmite est daté des années 30 à 50 de notre ère, donc disons autour des règnes des empereurs Caligula et Claude.
Naïs Novat : Et vous nous disiez à l'instant qu'il s'agissait d'un chien de très petit format. N'est-ce pas étonnant de retrouver des chiens si petits dès l'époque antique ? Est-ce que ça veut dire qu'il existait déjà plusieurs races de chiens à l'Antiquité ?
Aurélien Creuzieux : Alors, des très petits chiens, on en retrouve de temps en temps dans les niveaux antiques, mais c'est loin d'être la majorité. Celle de la Quarantaine mesurait entre 19 et 20 cm au garrot, donc au niveau de l'épaule, ce qui fait d'elle l'un des chiens adultes les plus petits connus de la Gaule romaine.
En ce qui concerne la diversité, on ne va pas vraiment parler de race pour cette période. On préfère utiliser un terme un peu plus... barbare : morphotypes. Mais oui, effectivement, dès l'Antiquité romaine, et même avant, pendant la période celtique, on a déjà un nombre de morphotypes assez marqué. Je ne pourrais pas vous dire avec précision combien de morphotypes de chiens il existait, une bonne dizaine, probablement, en plus.
Une chose est sûre, c'est qu'ils allaient des très petits chiens, comme celle de la Quarantaine, à des individus proches du format d'un loup.
Alors pourquoi cette diversité ? Depuis la domestication du loup, il y a plusieurs dizaines de milliers d'années — le loup est le premier animal à avoir été domestiqué par l'être humain, c'est d'ailleurs pour ça qu'on parle du plus vieil ami de l'homme lorsqu'on parle du chien — depuis tout ce temps, les sélections humaines ont beaucoup fait évoluer les morphologies des chiens et donc la forme de leur squelette. Et on peut identifier une première explosion du nombre de formats au cours du premier siècle avant notre ère.
Et c'est très intéressant de noter que rien qu'à Lugdunum, il existe déjà plusieurs types de chiens à l'intérieur de cette catégorie de petits chiens, de petits formats, donc qui ne dépassaient pas 25 cm au garrot.
Pour vous donner un peu une idée de ce à quoi il ressemblait, la chienne de la Quarantaine serait proche de la race actuelle des bichons. Un autre qu'on a retrouvé, place Varian, pas très loin du site de la Quarantaine, lui ressemblait plutôt à un schnauzer allemand. Et un autre, rue Saint-Didier, qui est un petit peu plus tardif, mais toujours de l'époque romaine, qui lui se rapprocherait davantage des bassets. Donc un chien petit et un peu plus robuste.
Il faut toujours faire très attention à ces comparaisons avec les races actuelles, parce qu'en archéologie, il y a beaucoup d'éléments qu'il est difficile, voire impossible, de mettre en évidence : la couleur du pelage, la longueur des poils, la forme des oreilles. Mais au moins, ça vous donne une idée sur la robustesse et la taille que pouvaient avoir ces animaux.
Naïs Novat : Et alors maintenant que nous en savons un peu plus sur le chien, revenons sur le contexte d'inhumation. Pourquoi l'avoir enterré dans une marmite ? Est-ce que ça signifie, par exemple, qu'on ait pu consommer ce chien, qu'on l'ait mangé ? Et d'ailleurs, est-ce qu'on consommait du chien à l'époque antique ?
Aurélien Creuzieux : Alors, les chiens, durant la période romaine, faisaient normalement l'objet d'un tabou alimentaire, un peu comme les chevaux. Donc en théorie, non, on ne les mangeait pas. Mais on constate tout au long de l'occupation romaine, que ce soit à Lugdunum comme dans le reste de l'Empire, que c'est une pratique qui a ponctuellement perduré.
Alors, pour cet individu de la Quarantaine, elle, elle n'a pas été consommée, parce que son squelette a été retrouvé intact. Et si elle a été inhumée dans une marmite, c'est uniquement parce que ce contenant avait la taille parfaite pour l'accueillir. Et cette pratique de récupérer un objet et de le réutiliser pour une autre fonction est très bien connue en archéologie, et ça porte même un nom : on parle de remploi. Donc on a récupéré une vieille marmite et on l'a utilisée comme contenant funéraire pour la mise en terre du cadavre.
Cette pratique est extrêmement rare dans le monde romain. Je ne suis tombé que sur un seul parallèle dans mes recherches, en Espagne actuelle, où un petit chiot a lui aussi été déposé dans un vase. Mais contrairement au chien de la Quarantaine, c'est un individu qu'on a sacrifié au cours d'une crémation. Donc on a associé un squelette humain. Là, le chien joue le rôle d'accompagnateur du défunt dans l'au-delà. C'est une fonction qu'on connaît très bien, notamment grâce aux textes. Et on parle alors d'un animal psychopompe.
Ici, rue de la Quarantaine, ce n'est pas l'hypothèse qu'on a retenue, parce que déjà, nous ne sommes pas en zone funéraire, il n'y a pas de restes humains, et il s'agit d'un individu mature. Donc on est vraiment là dans le cadre d'une sépulture dédiée à un animal qu'on a soigneusement déposé, et puis on peut même imaginer une petite cérémonie autour, pourquoi pas, bien qu'on n'en ait pas de vraies traces matérielles. Donc c'est vraiment le signe d'un attachement des maîtres pour leur animal.
Naïs Novat : Alors c'est très intéressant, parce qu'on a souvent l'impression que la relation d'attachement à l'animal est caractéristique de notre époque contemporaine. Mais on s'aperçoit, grâce à votre exemple, que finalement, c'est bien plus ancien.
Aurélien Creuzieux : Et le chien avait-il une autre fonction que cette fonction d'animal de compagnie ou d'agrément ?
Alors pour les petits chiens, les chiens de petit format, en plus, évidemment, de la compagnie qu'ils pouvaient apporter, servaient notamment à chasser les rongeurs pour protéger des zones de stockage. On est à une période, le premier siècle, où le chat n'est pas encore très répandu dans nos régions. Donc cette tâche était remplie par d'autres animaux : des belettes, des fouines, mais aussi des petits chiens, des chiens de très petite taille.
Pour cet individu de la Quarantaine, l'hypothèse que l'on retient, c'est qu'il s'agit simplement d'habitants qui étaient sur la ville haute, qui sont venus inhumer leur chien en dehors des murs de la ville. C'est une pratique très répandue au Haut-Empire. Mais quoi qu'il en soit, c'est toujours compliqué de dire avec précision à quoi a pu servir un chien qu'on retrouve, si tant est qu'il a vraiment servi à quelque chose. Il s'agissait peut-être simplement d'un chien de compagnie.
Une chose est sûre : pour la chienne de la Quarantaine, ce n'était ni un chien de garde, ni un chien de chasse. Je pense que sa taille permet d'éliminer ces hypothèses assez facilement.
Mais j'aimerais vraiment insister sur ces petits chiens, parce qu'on peut vraiment parler d'une mode de posséder un petit chien à Lugdunum à cette époque. Ces animaux sont vraiment des marqueurs sociaux. C'est très bien vu dans la haute société de posséder un petit chien. Et ce n'est pas quelque chose qui se limite à Lugdunum. On connaît l'existence de ces petits chiens dans beaucoup de provinces de l'Empire : dans le sud, en Aquitaine, en Grande-Bretagne, en Italie, évidemment.
Et d'ailleurs, une petite anecdote là-dessus : Jules César lui-même — ça, c'est Plutarque qui nous le raconte — aurait été étonné lorsqu'il est rentré de ses campagnes de Gaule qu'il y ait autant de Romaines qui portent dans leurs bras des chiens de petit format. C'est quelque chose qui l'avait beaucoup marqué et qui illustre très bien cet effet de mode.
Naïs Novat : Alors, s'il existait une telle mode, j'imagine qu'il devait être assez courant d'inhumer son chien avec autant d'égards. Est-ce qu'on retrouve d'autres exemples de ce type à Lugdunum ?
Aurélien Creuzieux : Alors non, pas tant que ça. Des squelettes comme celui de la Quarantaine, qui ont vraiment fait l'objet de gestes funéraires, ils sont plutôt rares. Disons un quart des découvertes de squelettes de chiens pour les niveaux de Lugdunum.
Comme chien marquant dans cette catégorie, on peut citer celui de la place Varian, par exemple, qui est un autre des petits formats que j'évoquais tout à l'heure. Lui, il a été inhumé avec un collier en bronze autour du cou. J'ai beaucoup hésité entre les deux chiens pour savoir lequel j'allais vous présenter aujourd'hui. Donc il est vraiment très exceptionnel, celui-là aussi, et il date à peu près de la même période.
On a aussi celui de la plaine de Vaise, qui lui a été enterré à côté d'une céramique, mais qui a été interprété comme sa gamelle. Donc là, on a vraiment un réel attachement entre l'humain et le chien.
Mais de l'autre côté, la majorité des chiens ont été jetés dans des puits ou des égouts abandonnés. Donc là, on a vraiment cherché à s'en débarrasser. Par exemple, celui du site de la Sarra, du plateau de la Sarra, dont on a déjà parlé dans Micro et Truelle : on a trouvé un très vieux chien qui, lui, littéralement, a été balancé dans un vieil égout abandonné. Et sur son squelette, on a retrouvé beaucoup de traces de fractures et de maladies qui n'ont pas été soignées. Et l'hypothèse pour cet individu, c'est qu'il s'agissait plutôt d'un chien errant et peut-être même d'un chien battu.
Voilà, donc à cette époque, il y avait vraiment beaucoup de pratiques différentes sur la façon de gérer les cadavres de chiens, et selon l'attachement des propriétaires, cela variait. Voilà, on va de chiens qui ont été aimés, choyés, jusqu'à des chiens qui ont probablement fait l'objet de vraies maltraitances.
Naïs Novat : Merci beaucoup, Aurélien, d'être venu nous présenter cette inhumation étonnante, qui remet en cause toutes les idées reçues qu'on peut avoir sur la relation entre l'homme et l'animal aux périodes anciennes. On s'aperçoit qu'il existait donc déjà plusieurs morphologies différentes de chiens dès l'époque antique. Et surtout, que la compagnie des animaux était déjà synonyme d'un réel attachement.
À la veille des départs en vacances, qui sont souvent synonymes d'un grand nombre d'abandons de chiens, ce sujet fait aussi écho aux problématiques actuelles de bien-être, mais aussi de maltraitance animale. Et finalement, on n'est pas si éloigné de nos ancêtres antiques.
Et merci à vous, auditeurs, également, d'avoir écouté Micro et Truelle. C'était le dernier épisode de l'année, et nous reviendrons l'année prochaine avec de nombreux autres exemples à vous présenter.