Retranscription du podcast "Le plan de Vaise (1789)"
Naïs Novat :
Bonjour et bienvenue à toutes et à tous, c'est le retour de Micro et Truelle, l'émission du service archéologique de la ville de Lyon, en direct sur Radio Anthropocène.
Nous sommes aujourd'hui en compagnie de Mélanie Foucault, archéo-géographe au service archéologique de la ville de Lyon. Bonjour Mélanie.
Mélanie Foucault :
Bonjour.
Naïs Novat :
Mélanie, en tant qu'archéo-géographe, vos principaux supports d'études sont les cartes, notamment les cartes anciennes.
Vous venez aujourd'hui nous présenter une de ces cartes. Quelle est-elle ?
Mélanie Foucault :
Alors le document dont je vais vous parler aujourd'hui, c'est un plan de vase daté de 1789 et qui est conservé aux archives municipales de Lyon.
Alors, c'est un quartier de Lyon qui est situé au nord-ouest de la ville, derrière la colline de Fourvière.
Donc pour vous le décrire, ce plan, c'est un document aquarellé en couleurs, ce qui est assez fréquent au XVIIIe siècle.
Il est de forme rectangulaire, environ 1,40 m de côté par 90 cm de haut.
Son échelle, elle est d'environ un demi-milleième, c'est-à-dire qu'un centimètre sur le plan représente à peu près 20 mètres dans la réalité.
Et au niveau de la chronologie, on est en 1789, ce qui veut dire qu'on se situe à la fin de l'Ancien Régime, au moment de la Révolution française.
Alors ce plan, il représente un espace assez large qui va de la colline de Fourvière, donc figurée à gauche du plan, jusqu'à la plaine de Vaise en partie droite, avec entre les deux une belle représentation de l'éperon de l'Oias, qui est cette avancée rocheuse en épis qui domine le Val-de-Saône lyonNaïs.
Alors si on rentre un peu dans les détails, on y voit notamment l'enceinte médiévale de Fourvière avec le château fort de Piercy, qui est une construction du XIIe siècle.
À Vaise, on voit le bourg ancien qui est concentré autour de l'église Saint-Pierre et le long de la Saône.
On voit aussi les prémices d'une toute nouvelle urbanisation qui démarre à peu près à ce moment-là, avec notamment l'aménagement de routes royales qui correspondent à la rue de Bourgogne et la rue Marieton actuelle, et la place Valmy qui est établie au croisement de ces deux routes, à peu près au niveau de la station de métro Valmy et de la médiathèque de Vaise actuelle.
Et en fait, ce qui frappe sur ce plan, c'est le paysage qui est encore très rural, en fait, avec des grands espaces de campagne qui donnent vraiment cette dominante verte au plan, ce qui n'est plus du tout le cas à Vaise aujourd'hui.
Naïs Novat :
Et pourriez-vous nous raconter un peu plus en détail l'histoire de cette carte ?
Mélanie Foucault :
Oui, bien sûr.
Alors, c'est un plan qui a été réalisé par Gabriel Roche, qui était notaire et commissaire en droit seigneuriaux à Lyon à la fin de l'Ancien Régime.
Et donc il exécute ce plan dans le cadre d'un contentieux qui oppose les habitants de Vaise à la ville de Lyon au sujet d'un octroi, c'est-à-dire une taxe sur les marchandises, que les Vézois payent à la porte de la ville et qu'ils considèrent comme abusive parce qu'ils se considèrent comme faisant partie de la ville.
Donc ce plan, en fait, il dresse un état des lieux très précis du terrain.
Et il est complété par une notice topographique, c'est-à-dire un texte manuscrit, qui apporte des explications sur le contexte du litige et des éléments topographiques et historiques vraiment détaillés, qui permettent aux notaires de conclure que Vaise est bien un faubourg extérieur à la ville et donc que ses habitants sont bien soumis à l'octroi.
Naïs Novat :
Et alors vous, personnellement, qu'est-ce qui vous plaît dans cette carte ?
Pourquoi aVaise-vous choisi de nous présenter ce plan ?
Mélanie Foucault :
Alors moi, j'aime beaucoup ce plan pour plusieurs raisons.
Tout d'abord, son esthétique, puisqu'il est vraiment très finement exécuté, avec beaucoup de soins, beaucoup de détails, ce qui le rend vraiment très plaisant à regarder.
Ensuite, et ce qui est sans doute le plus important, c'est qu'il est très précis en termes de représentation.
Il figure de nombreux détails qui documentent l'état du territoire de Lyon à la fin du XVIIIe siècle, et en particulier à Vaise, qui a beaucoup changé.
Et c'est aussi un plan qui présente en fait une grande qualité géométrique au niveau de son lever, c'est-à-dire des mesures, des angles et des distances au moment où il a été dessiné.
Ce qui permet notamment de l'intégrer très facilement dans des logiciels spécifiques qu'on appelle des systèmes d'information géographique.
Et notamment de le modéliser en 3D. Et ça, c'est quelque chose qui est assez rare pour les plans de cette époque.
Et donc c'est ce qui fait vraiment une grande qualité de ce document. Il est très utile pour nous, les archéologues.
Et pour moi, c'est vraiment une très belle pièce d'archive.
Naïs Novat :
Et alors, vous venez de le mentionner, c'est un plan qui est utilisé en archéologie.
Et est-ce que vous pourriez nous développer et nous expliquer un peu plus précisément comment on étudie ce type de plan en archéologie et ce que nous apportent les ressources cartographiques en archéologie ?
Mélanie Foucault :
Alors, dans la pratique archéologique, on a, disons, deux façons de travailler avec les sources cartographiques.
D'abord, elles vont nous renseigner sur l'état ancien d'une parcelle ou d'un secteur qui va être concerné par une opération d'archéologie.
On va s'en servir pour préparer l'opération, pour comprendre dans quel contexte ancien on va intervenir.
Est-ce qu'on était déjà dans la ville à la date du plan ? Est-ce qu'on était en dehors ? Est-ce que la parcelle est déjà construite ?
Et tout ça, finalement, ça va nous permettre d'anticiper sur d'éventuelles découvertes et sur la stratégie de fouille à adopter.
Une fois que les fouilles sont en cours ou terminées, les cartes nous permettent d'affiner les interprétations et la chronologie des découvertes que l'on peut faire.
Ensuite, dans un second temps, quand on va travailler sur plusieurs plans d'époques différentes, on va aussi pouvoir faire des comparaisons qui vont nous indiquer des évolutions dans l'occupation du territoire ou des transformations dans le paysage.
Par exemple, une chose assez courante, c'est le passage du rural vers l'urbain.
Et c'est ça, nous, qui va nous intéresser en tant qu'archéo-géographe, c'est-à-dire de comprendre l'histoire des aménagements, de comprendre les moments clés dans la construction du territoire au cours du temps.
Alors à quoi ça sert en fait tout ça ?
Ça va permettre, en tout cas dans la démarche archéologique, ça va nous permettre de changer d'échelle et de mettre le site archéologique en perspective dans un contexte élargi.
Et ensuite, donc par différents types d'analyses, de proposer des liens ou des articulations logiques avec d'autres sites qui pourraient paraître éloignés tant du point de vue spatial que chronologique.
Donc là, on est vraiment dans une démarche géographique qui est différente de la démarche archéologique classique, mais qui est très complémentaire et qui enrichit à sa manière la conNaïssance des territoires anciens.
Naïs Novat :
Et si on applique cette méthode d'étude de la carte au plan qui nous occupe aujourd'hui, donc le plan de Vaise de 1789, que nous raconte-t-il ?
Comment ce plan va-t-il compléter ce qu'on a pu apprendre de ce territoire par les chantiers archéologiques ?
Mélanie Foucault :
Alors tout d'abord, comme on l'a déjà évoqué, Vaise, c'est un quartier qui a énormément changé à la période industrielle, c'est-à-dire du milieu du XIXe siècle jusqu'aux années 80 à peu près.
Et ça, c'est vraiment un épisode, c'est cet épisode industriel, il a vraiment profondément impacté, je dirais, à la fois le paysage de Vaise, par des processus notamment d'artificialisation des sols, des cours d'eau.
Et il a entraîné aussi une forte recomposition des formes, c'est-à-dire les routes, les parcellaires, la façon dont est formée la trame du territoire, avec l'établissement de plans d'urbanisme, la création de nouveaux quartiers, tout ça venant se superposer au paysage existant.
Et donc le plan de Gabriel Roche, qui est établi en 1789, qu'est-ce qu'il nous montre finalement ?
C'est les états ruraux de Vaise avant ces grandes transformations.
Et donc là, à travers ce plan, on prend bien la mesure qu'il y a 230 ans à peu près, c'est ce qui nous éloigne de 1789.
Vaise, c'était encore une grande plaine humide et agricole, balisée autour de quelques grands chemins, et ce qu'elle a vraisemblablement été depuis l'âge du bronze.
Donc en fait, ce plan, il nous ouvre une porte, en fait, finalement.
Il nous donne des clés de lecture sur les périodes antérieures à sa date de fabrication.
Et en fait, c'est ça qui va nous permettre de travailler sur des territoires à des périodes anciennes, notamment périodes médiévales et antiques.
Alors pour vous donner un exemple un peu plus concret, moi j'ai beaucoup utilisé ce plan pour une étude que j'ai conduite sur les réseaux de circulation historiques entre le plateau de Fourvière et Vaise.
Donc Fourvière étant le site d'implantation de la ville antique de Lugdunum et Vaise étant son suburbium, son territoire proche, sa périphérie.
Ce plan, il m'a aidé à repérer des tracés anciens, alors par diverses techniques, je ne détaillerai pas.
Il m'a aidé à comprendre vraiment les logiques de circulation sur les pentes de l'Oias, donc cette avancée rocheuse qui domine Vaise.
Et de comprendre aussi comment des constructions plus récentes, c'est-à-dire en l'occurrence l'effort de l'Oias de DeVaise, qui ont été construits au XIXe, étaient venus interrompre des anciens tracés et finalement modifier eux-mêmes les logiques territoriales.
Et donc à partir de là, j'ai pu émettre des hypothèses sur les zones de circulation pour les périodes médiévales et antiques, qui étaient donc des hypothèses.
Et en 2020, au moment de la fouille archéologique de l'EHPAD de la Sarra, la découverte d'un tronçon de route d'époque romaine est venue consolider mes résultats en apportant finalement les preuves matérielles de ce qui avait été supposé à travers les cartes.
Et donc tout ça, par la suite, nous a permis de proposer de nouvelles lectures sur l'organisation et les accès, notamment de la ville antique, à Fourvière.
Et on a aussi beaucoup de recherches encore en cours à ce sujet, dont on vous parlera à l'occasion d'autres communications.
Naïs Novat :
Très volontiers.
Merci beaucoup, Mélanie, d'être venue nous présenter ce plan de Vaise de 1789.
Et ce que vous venez de dire au sujet du chantier de la Sarra fait écho à la toute première émission de Micro et Truelle, au cours de laquelle votre collègue Étienne Hoffman, qui était responsable d'opération de ce chantier de la Sarra, était venu nous présenter le chantier et avait notamment évoqué cette route antique.
Donc voilà, on comprend tout à fait l'intérêt de ce plan.
Et on comprend aussi l'intérêt de manière plus générale de l'étude des cartes pour enrichir la donnée archéologique récoltée au cours des chantiers.
Mais aussi élargir l'étude à la fois spatialement et chronologiquement.
Et on apprend grâce à vous qu'une carte du XVIIIe peut nous donner des renseignements non seulement sur le XVIIIe, mais également sur des périodes antérieures, comme le Moyen-Âge ou l'Antiquité.
Et à travers cet exemple, on découvre également votre métier, l'archéo-géographie, qui est un métier à la frontière entre l'archéologie, la géographie et l'histoire.
Et c'est une discipline qui va nous permettre de comprendre la ville ancienne, mais aussi la ville actuelle dont on a hérité et qu'on va transmettre aux générations futures.
Et donc c'est la fin de cette émission.
Nous nous retrouvons le mois prochain en compagnie d'Éric Bertrand qui vient de nous présenter un bloc lapidaire retrouvé lors des fouilles du chantier de Fourvière.