Retranscription du podcast "La voûte de l'église Saint-Irénée"
Lou Herman :
Bonjour et bienvenue, nous sommes toujours en direct sur Radio Anthropocène depuis la fabuleuse cantine dans Lyon 7ème, et vous écoutez Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon.
Ici Lou Herman, je remplace Naïs Novat, l'animatrice de l'émission qui ne pouvait pas être avec nous aujourd'hui.
Mais ne vous inquiétez pas, elle m'a transmis toutes les questions et j'espère que je serai à la hauteur de l'exercice.
Aujourd'hui, Micro et Truelle reçoit Charlotte Gaillard, archéologue spécialiste du bâti au service archéologique de la ville de Lyon.
Bonjour Charlotte.
Charlotte Gaillard :
Bonjour.
Lou Herman :
Et vous venez nous présenter un objet qui est plutôt encombrant. De quoi s'agit-il ?
Charlotte Gaillard :
Alors, il s'agit de la voûte que l'on a retrouvée dans la crypte de Saint-Irénée.
Il s'agit en effet d'un objet de 4,10 m de large par 3,50 m de profondeur par 2 m de haut. Voilà, donc qui ne se trimballe pas comme ça.
Et qui a été construit en cinq pans, c'est-à-dire qu'ils sont juxtaposés les uns contre les autres.
Et il repose contre un arc absidial, qui est l'arc qui amorce l'entrée du chœur de la crypte.
Elle se démarque un petit peu, cette voûte, des voûtes que l'on trouve habituellement dans ce type d'édifice, en ce qu'elle n'est pas en cul-de-four, c'est-à-dire de forme semi-circulaire, mais sur cinq pans.
Les reins de la voûte, c'est-à-dire la partie inférieure de la voûte, sont construits en gros blocs de calcaire de Seille, calcaire blanc très crayeux,
tandis que les cinq pans sont édifiés en alternance d'assises, c'est-à-dire de lignes de tuf et de briques.
Et les assises de briques permettent de niveler progressivement la construction vers le haut, tout en amorçant, en créant un jeu de lignes concentriques qui permet d'aller de plus en plus vers la clé de voûte.
Lou Herman :
Quand est-ce que cette voûte a été découverte ? Est-ce que vous pouvez nous parler un peu du chantier à l'origine de cette découverte ?
Charlotte Gaillard :
Alors nous, on intervient dans le cadre d'un chantier de restauration qui a démarré en fin 2021, mené par le cabinet d'architectes Croisé d'Archi, la ville de Lyon, qui est propriétaire des lieux.
Et puis, évidemment, avec en fond toute la DRAC, qui participe à l'élaboration du projet et de ce chantier.
Donc à la fois le service régional d'archéologie et des monuments historiques, puisqu'il s'agit d'un bâtiment dont l'intérêt patrimonial a été reconnu depuis très longtemps.
Il est inscrit au titre des monuments historiques depuis 1863.
Et donc, il a fait l'objet de plusieurs restaurations, notamment en 1865 par Tony Desjardins.
Et donc, on a toute une série d'études de chercheurs qui ont travaillé sur ce site, jusqu'aux dernières études menées par Jean-François Reynaud, qui était professeur à Lyon 2, et donc qui est intervenu entre les années 70 et 2000.
Alors nous, on intervient en tant qu'archéologue du bâti, c'est-à-dire qu'on va analyser toute la construction qui est encore en élévation,
sur la base de relevés manuels qui vont nous permettre de déterminer à la fois les phases de construction de l'édifice, la nature des matériaux qui sont employés,
également la manière dont ils sont mis en œuvre, et puis derrière, essayer de comprendre toute l'organisation du chantier qui a accompagné la construction de ce type d'édifice.
Lou Herman :
Alors, cette voûte, elle a été découverte, vous dites, sous Saint-Irénée. Est-ce que vous pouvez nous parler un peu plus en détail de l'édifice ?
Charlotte Gaillard :
Alors il s'agit en effet d'une des églises les plus anciennes de Lyon conservées en élévation.
On est au sud-ouest du plateau de Fourvière, donc de la ville antique, et elle est construite sur une ancienne nécropole qui commence à se développer au 1er siècle, mais surtout au 3e siècle après Jésus-Christ,
et donc qui va se perdurer durant tout le haut Moyen Âge.
C'est un type d'édifice qu'on nomme basilique funéraire, parce que c'est un édifice construit sur la tombe d'un saint.
Ici, Irénée, qui était évêque de Lyon, qui a succédé à Pothin, qui s'est fait martyriser avec les 48 martyrs, qui constituent le fondement de ce qu'on connaît de la communauté chrétienne à Lyon.
Et elle est construite sur deux niveaux.
On a une église supérieure qui a été détruite pendant les guerres de religion et qui a été complètement reconstruite entre le XVIIe et le XIXe siècle.
Et la crypte, qui est une église inférieure, donc qui est située sous cette église supérieure, et qui, elle, a conservé, très heureusement, son état médiéval.
Même s'il est construit en plusieurs états successifs, elle conserve quand même une configuration médiévale.
Ça, c'est un type de configuration qu'on trouve souvent dans les basiliques funéraires, parce qu'elle permet à la communauté de religieux, qui est en charge de la gestion de l'édifice,
à la fois d'accueillir les pèlerins qui vont venir vénérer les tombes saintes, donc dans la crypte, l'église inférieure,
et en même temps pouvoir assurer les services liturgiques qui, eux, se déroulent dans l'église supérieure.
Voilà, donc on trouve ça un peu partout en France, à cette époque.
Lou Herman :
Et alors, qu'est-ce qui rend cette voûte si particulière et en quoi cette découverte peut être qualifiée d'exceptionnelle ?
Charlotte Gaillard :
Alors déjà, c'est vrai que c'est un moment un peu émouvant quand on est arrivé lundi matin, qu'on a vu que tout était piqué et qu'elle était recouverte jusqu'à présent d'enduits ciments
qui masquaient déjà les maçonneries et puis qui perturbaient aussi toutes les constructions, ça faisait un désordre sanitaire important.
Et donc, quand on est arrivé, c'est vrai que c'était un choc de voir cette voûte comme ça apparaître, sortie un petit peu, rendue visible.
D'abord, elle intervient dans la crypte. Ce qu'on a pu mettre en évidence, c'est qu'il y a trois remaniements du chœur avant la construction de cette voûte.
Donc ce n'est pas un état primitif de la crypte.
Et il faut s'imaginer qu'elle est construite en même temps qu'on a une église supérieure qui existe déjà.
Donc en soi, c'est déjà une prouesse architecturale d'arriver à construire cette voûte sans que tout s'effondre au-dessus.
Donc c'est déjà un premier élément assez remarquable.
Alors qu'on retrouve dans ce type d'édifice, mais bon voilà, il faut quand même souligner la qualité des maçons qui ont travaillé à ce moment-là.
Et puis, ce qui est intéressant aussi, c'est que ce mode de construction nous renseigne un petit peu sur le mode de pensée de l'époque médiévale,
qui travaille beaucoup sur des systèmes de lieux autour duquel tout va venir s'organiser.
Il faut imaginer que la voûte, à l'époque, était enduite, recouverte soit d'un décor peint, soit de mosaïque, comme on peut le voir dans d'autres édifices.
Aujourd'hui, tout le décor a été supprimé avec l'application des enduits ciments.
Mais, mine de rien, la manière dont elle est construite vient accompagner ce système de lieu.
C'est-à-dire que là, le chœur, c'est vraiment le point le plus névralgique de l'église, où on concentre à la fois dans la crypte, donc dans l'église inférieure, la tombe du saint,
et au-dessus se situe l'autel qui va concentrer vraiment la célébration des offices.
Donc on est vraiment sur un système de lieu vertical où l'autel est situé juste au-dessus de la tombe.
Ça, c'est très important à l'époque médiévale.
Et donc la voûte, avec son système de lignes concentriques de briques, va accompagner et venir resserrer toute la tension autour de cette ligne verticale
et donc refléter un peu ce système de lieu que l'on voit se mettre en place à l'époque médiévale, même si elle était enduite et que c'est quelque chose qui restait caché pour les contemporains.
Et puis, on a aussi trois fenêtres qui viennent procurer de la lumière.
Il faut savoir que la voûte, enfin la crypte, était semi-enterrée, c'est-à-dire que le niveau de sol est situé 2,50 m sous le sol extérieur
et que la voûte émerge simplement du sol.
Mais avec un système de trois fenêtres fortement ébrasées, on avait quand même un système de lumière qui arrivait directement sur la tombe
et qui participait à cette dimension assez sacrée que revêtait ce lieu.
Voilà.
Lou Herman :
Alors, vous l'avez dit, loin d'être une simple décoration, cette voûte, elle est révélatrice par son emplacement, son architecture, de la pensée médiévale.
Et vous, en tant qu'archéologue du bâti, vous vous intéressez donc à la fois à l'organisation spatiale des éléments architecturaux, aux décorations, vous venez d'en parler,
mais vous vous intéressez aussi au choix des matériaux, aux traces d'outils et à toutes les marques lapidaires.
Qu'est-ce qu'elle nous apprend, cette voûte, justement, sur les modes de construction médiévaux ?
Charlotte Gaillard :
Alors en effet, quand on travaille sur ce type d'édifice, on réfléchit aussi à tout le chantier qui intervient, et notamment à l'approvisionnement en matériaux,
qui est souvent organisé en amont de la construction, et donc à toutes ces questions de logistique : quel choix de matériaux va être fait, qu'est-ce que ça nous renseigne sur la sociologie des sociétés.
Ici, on a plusieurs types de matériaux qui sont utilisés.
Le tuf, c'est un matériau extrêmement léger qui résiste très bien à la compression et qu'on utilise dès l'Antiquité dans les voûtes,
et qui est très localisé, puisque c'est des résurgences de sources, donc on peut trouver un peu partout.
Malheureusement, on a très peu d'indices pour les situer aujourd'hui, puisque les affleurements ont complètement disparu, puisqu'ils ont été complètement utilisés dans la construction.
Mais voilà, on sait que c'est un matériau qu'on utilise dès l'époque antique.
Donc ils sont intercalés avec ces fameuses lignes de briques.
Alors là, on a pu faire des datations il y a une dizaine d'années sur d'autres parties de l'édifice.
Et on s'est aperçu que dans une même construction, donc même phase, même époque, on a des briques qui sont datées entre le 1er et le 9e siècle.
Donc, ce que ça nous donne comme indice, c'est qu'en fait, on a une pratique de la récupération qui est très importante.
Alors ça, on le sait déjà, on s'en doute déjà qu'au Moyen Âge, on récupère beaucoup des matériaux des édifices antiques.
Là, ce qui est intéressant, c'est que d'avoir une telle disparité dans les datations chronologiques, ça nous indique qu'on a vraiment une organisation de la récupération.
C'est-à-dire qu'on a des équipes qui sont spécialisées, qui vont venir démonter tous les édifices antiques et qui vont ensuite trier tous les matériaux par lot.
Ce qui explique qu'on ait ces lots qui soient revendus ensuite et donc réutilisés à des dates aussi différentes dans une même construction.
Ça, c'est assez rare d'avoir ce type d'indices, surtout pour le haut Moyen Âge, où on a très peu de sources écrites.
Et donc, on connaît très mal le fonctionnement de cette récupération.
Et puis le dernier élément matériau qui compose la voûte, c'est le calcaire de Seille.
Ça, c'est un calcaire qui est issu de carrières situées au nord de Lyon, sur le cours du Rhône.
Alors on sait, grâce aux travaux de Duxave Guérin, qui est l'ancien conservateur du musée de Lugdunum,
que c'est un matériau qui est utilisé beaucoup à l'époque antique dans les villes de Lyon et de Vienne.
Il est extrait vraiment dans une carrière à côté de Seille, et avec un approvisionnement assez facile par le Rhône,
puisqu'on a des blocs assez énormes, mais à transporter par voie fluviale, c'est quand même plus facile.
Donc on sait que jusqu'à présent, on pensait que c'était aussi un matériau extrêmement remployé en tout cas dans les constructions médiévales.
Là, c'est le troisième site médiéval assez ancien où on se rend compte qu'on a une utilisation intensive de ces matériaux
qui obéissent à des modules, donc des dimensions qu'on ne constate pas à l'Antiquité,
et donc qui posent la question de savoir si finalement cette carrière n'aurait pas continué à être utilisée durant tout le haut Moyen Âge.
Et là encore, on n'a pas de sources qui permettent de le confirmer.
C'est compliqué de travailler sur les carrières parce que les fronts sont souvent réutilisés, continuent à être exploités.
Donc on n'a plus la matière qui nous permet de dire qu'à cette époque, au Moyen Âge, on continue à exploiter ce type de matériaux.
Et donc là, ça pourrait être l'indice d'une utilisation assez longuement de cette carrière,
puisqu'on l'observe notamment sur la partie haute du chevet de la cathédrale Saint-Jean, qui date du XIIe siècle,
sur des sculptures aussi que l'on a retrouvées, et puis la basilique de l'île Barbe, qui elle, date du XIe siècle.
Et voilà un troisième édifice, ici, où on voit des maçonneries au Moyen Âge qui sont situées entre le 7e et le 11e siècle.
Donc on continue à utiliser ce matériau de manière assez intensive.
Donc ce qui pourrait vouloir dire que la carrière est encore utilisée.
Et que finalement, le haut Moyen Âge, en anglais on dit Dark Age, on est revenu depuis longtemps sur cette conception du Moyen Âge où tout s'effondre
et toutes les techniques de construction sont abandonnées.
Là, on se rend compte que finalement, on construit de manière différente, mais on construit toujours.
Donc c'est bien, on réhabilite aussi le haut Moyen Âge sur Radio Anthropocène.
Lou Herman :
Merci beaucoup, Charlotte Gaillard, d'être venue nous présenter cette découverte tout à fait exceptionnelle faite en 2023 sous l'église Saint-Irénée.
L'étude du bâti de cette voûte nous renseigne à la fois sur l'histoire et l'évolution du bâtiment,
mais également, on l'a compris en vous écoutant, sur la liturgie médiévale et sur les modes de construction au Moyen Âge,
avec cette question du réemploi que vous venez d'aborder et qui est un sujet récurrent en archéologie et qui est aussi un thème tout à fait contemporain.
Donc ça évoque toutes les préoccupations actuelles de réutilisation des matériaux sur les chantiers de construction,
que ce soit pour des raisons écologiques ou économiques.
Et donc on voit que les problématiques médiévales ne sont pas si éloignées de nos interrogations actuelles.
Merci à vous aussi, auditeurs et auditrices, d'avoir écouté cette émission que vous pouvez retrouver en podcast sur le site de Radio Anthropocène
et sur toutes les plateformes d'écoute.
Le mois prochain dans Micro et Truelle, avec Naïs Novat cette fois à l'animation,
Julien Ripoche viendra présenter un fossé découvert place Dumas de Loire dans le 9e arrondissement de Lyon.