Retranscription du podcast "Le dépôt cultuel du parking Saint-Antoine"
Naïs Novat :
Bonjour et bienvenue à toutes et à tous. Nous sommes toujours en direct sur Radio Anthropocène et vous écoutez Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon.
Aujourd'hui, nous recevons Lucas Guillaud.
Bonjour Lucas.
Lucas Guillaud :
Bonjour Naïs.
Naïs Novat :
Lucas, vous êtes archéologue et spécialiste de l'instrumentum, c'est-à-dire du petit mobilier, donc des petits objets du quotidien.
Et aujourd'hui, vous venez nous présenter un objet découvert sur un chantier archéologique lyonnais.
Quel est cet objet ? Est-ce que vous pouvez nous le décrire ?
Lucas Guillaud :
Alors oui, effectivement, il s'agit d'un objet, même si vous allez le voir, il y a une petite subtilité là-dedans, un objet d'époque romaine qui a été retrouvé à Lyon il y a 7 ans environ.
Il s'agit de ce qu'on appelle une situle. C'est une sorte de grand récipient en bronze de forme à peu près cylindrique, d'environ 30 cm de diamètre pour 20 cm de haut, et qui est intact.
Et en soi, cette découverte est assez exceptionnelle, puisqu'on a rarement l'occasion de retrouver des objets intacts sur nos chantiers de fouilles.
Mais en réalité, ce n'est pas fini, puisque la grande surprise des archéologues, quand cette situle a été découverte, ça a été qu'à l'intérieur du récipient, d'autres objets tout aussi extraordinaires ont été soigneusement disposés côte à côte.
Alors il y a d'abord un premier objet qui est une coupelle d'environ 10 cm de diamètre, une coupelle en bronze finement travaillée.
À côté de cette coupelle, on a retrouvé une petite bouteille en forme de tulipe, qui, elle, n'est pas en bronze mais en verre, assez fine.
Et enfin, et c'est peut-être la découverte la plus spectaculaire, au fond de la situle étaient disposées trois petites statuettes de divinités en bronze, là encore intactes.
Alors ces petites statuettes, elles font environ 11 cm de haut. Elles sont en position assise, côte à côte, sur une sorte de banc en arc de cercle, en hémicycle, lui aussi en bronze, finement ouvragé.
Et ces trois statuettes, ce sont des statuettes féminines de divinité.
Alors elles se ressemblent beaucoup, mais elles ont aussi quelques différences.
Toutes les trois, elles portent une longue robe. Elles sont coiffées d'un diadème, qui est une coiffe romaine qu'on associe généralement à la souveraineté.
Et dans leurs mains, on retrouve deux attributs tout à fait caractéristiques : d'un côté, la corne d'abondance qu'elles portent au creux de leurs bras, qui est un symbole dans l'Antiquité de la fertilité.
Et de l'autre, posé à plat dans leurs mains, une patera, cette petite coupelle qu'on a retrouvée à taille réelle dans la situle.
Et une patera qui, elle, est un objet typique de la pratique du sacrifice romain, et plus précisément de la libation, c'est-à-dire de l'offrande liquide aux dieux.
Naïs Novat :
Et tous ces objets si bien conservés, d'où viennent-ils ? Est-ce que vous pouvez nous parler un peu plus en détail du chantier sur lequel ils ont été retrouvés ?
Lucas Guillaud :
Alors oui, ces objets, ils ont été découverts sur un site archéologique qui se situe sur la place d'Albon, dans le deuxième arrondissement de la presqu'île lyonnaise.
Des fouilles ont été menées entre 2015 et 2019 sous la direction de mon collègue Emmanuel Bernot, du service archéologique de la ville, en vue de la construction du parking Saint-Antoine, qui est directement en bordure de la rive gauche de la Saône.
C'est une opération archéologique qui a été très longue, qui a mobilisé une grosse équipe et qui a permis la découverte de nombreux vestiges qui vont de la période romaine jusqu'au XIXe siècle.
Naïs Novat :
Vous nous avez dit en début d'émission que les objets en question venaient d'époque romaine.
Est-ce que vous pourriez nous préciser ce qu'on trouve à l'époque romaine sur ce chantier et où précisément ont été trouvés ces objets ?
Lucas Guillaud :
Oui, alors à l'époque romaine, le site va connaître plusieurs phases d'occupation humaine successive en bordure du fleuve, dans une zone qui, finalement, est au départ soumise aux caprices de la Saône, qui déborde régulièrement.
Et donc, le site va être en premier lieu viabilisé par les Romains avec la construction d'un premier mur de digue au 1er siècle après Jésus-Christ.
Et c'est derrière ce mur de digue qu'on a mis au jour plusieurs bâtiments, parmi lesquels un bâtiment particulier qu'Emmanuel Bernot interprète comme un entrepôt, un lieu de stockage des denrées et des marchandises, dont une partie devait être des marchandises issues du commerce en lien avec le fleuve.
Et donc, cet entrepôt, c'est un édifice somme toute assez modeste, mais qui est divisé en plusieurs pièces, en plusieurs cellules, qui sont des sortes de box utilisés par les commerçants et les négociants pour stocker leurs marchandises.
Des pièces qui étaient sans doute dotées d'un plancher, dont on n'a pas retrouvé la trace, mais c'est sous ce niveau de plancher qu'on a retrouvé les objets en question.
Et ces objets, ils étaient placés dans une grande fosse qui a été creusée par les Romains.
Et ensuite, une fois que les objets étaient placés, la fosse a été scellée par une puissante dalle de marbre, ce qui montre qu'on a vraiment une volonté, que c'est un acte vraiment volontaire de la part des Romains d'avoir placé ces objets ici.
Et l'élément le plus important pour nous aussi, c'est la datation de ce dépôt, puisqu'il est daté précisément du milieu du 3e siècle après Jésus-Christ, ce qui correspond à la période où l'entrepôt est abandonné, peut-être suite à un incendie.
Naïs Novat :
Alors, si on prend la peine de les enterrer de cette manière, on comprend donc que ce sont sans doute des objets assez précieux.
Mais pourquoi les enterrer dans un entrepôt et pas dans un temple ?
Vous avez expliqué que c'était des objets cultuels. Et est-ce que ce n'est pas étonnant de retrouver des objets à vocation cultuelle dans un bâtiment qui, lui, a plutôt une vocation commerciale ?
Lucas Guillaud :
Ah oui, ça peut paraître étonnant.
Et peut-être qu'avant de répondre, il faut faire un point sur la religion romaine de manière générale pour que les auditeurs comprennent bien.
Quand on parle de religion dans l'Antiquité, il faut se départir un peu de l'image de la religion comme un rapport individuel, personnel à la divinité.
Il n'y a pas vraiment de foi ou de religiosité personnelle, comme on peut l'entendre pour les religions monothéistes.
C'est avant tout une relation pratique qui lie les hommes aux dieux, une relation d'échange sous la forme d'un contrat, et un contrat qui passe par des actes, en l'occurrence les rites, et plus particulièrement le sacrifice.
Ces sacrifices, ce sont des offrandes, aux dieux, offrandes liquides ou solides, en remerciement de leurs bienfaits, et qui passent par des états très codifiés : à la fois la libation, l'offrande du vin, le fait de brûler des encens, et aussi parfois le sacrifice d'un animal.
Alors ces pratiques, elles ne sont jamais individuelles, mais elles sont avant tout communautaires, et ce, quelle que soit l'échelle.
On sacrifie bien sûr dans le temple, mais aussi on sacrifie dans les maisons, au carrefour des rues, et aussi dans les lieux de métier.
C'est là où ça porte son intérêt.
L'idée, ça serait donc que les occupants de l'entrepôt, ces marchands ou ces artisans, se soient placés sous la protection de ces divinités liées à la prospérité, à la prévention des risques, dans un espace qui, je le rappelle, est en bordure d'un fleuve assez capricieux et où les risques d'incendie sont aussi importants.
Et donc, ces occupants auraient érigé un autel ici, un espace sacré, et auraient procédé à des sacrifices.
Et si on revient aux objets, on peut émettre l'hypothèse que l'ensemble des récipients et des statuettes fasse partie de l'ensemble liturgique qui a pu servir dans le cadre de ces rites religieux.
Alors, ce qui est intéressant aussi, c'est qu'on a fait procéder à des analyses physico-chimiques à l'intérieur des récipients pour savoir ce qu'ils contenaient.
Et ces analyses ont permis de montrer, d'une part, que la petite bouteille en verre a contenu un produit lacté, sans doute du lait, qui a une symbolique nourricière par excellence et qui a pu être versé sur l'autel dans le cadre des libations.
Et les analyses ont aussi montré que la grande situle, donc ce grand chaudron, a servi.
Et on a retrouvé des traces de la cuisson d'un animal non ruminant, soit du porc, soit du poulet, qui a pu faire partie du sacrifice et ensuite être consommé par les officiants du culte dans le cadre de repas rituels.
Naïs Novat :
Et est-ce qu'on sait à qui s'adressait ce culte ? Les déesses, par exemple, est-ce qu'on a réussi à les identifier ?
Lucas Guillaud :
Oui, et c'est une grande chance.
Alors, on sait à Lyon qu'à l'époque romaine, de nombreux dieux et déesses faisaient l'objet d'un culte par les habitants de la ville.
On pense aux dieux bien connus comme Jupiter, comme Mars, comme Isis.
Mais il existait d'autres divinités qui n'étaient pas moins importantes.
Et parmi elles se trouve un culte de déesses féminines qu'on appelle les Mères Augustes, les Matrae Augustaae en latin.
Des divinités qu'on connaît par plusieurs inscriptions et représentations sculptées trouvées en différents points de la ville.
Alors, ce sont trois femmes, une triade donc, et des divinités qui sont liées à l'abondance et qui sont garantes de la protection à la fois des individus et des communautés.
Et plusieurs bas-reliefs retrouvés à Lyon, mais aussi dans le reste de la Gaule, montrent qu'elles portent toutes les mêmes attributs : cornes d'abondance, paterae, diadèmes, et parfois des paniers de fruits qui accentuent leur dimension nourricière pourvoyeuse d'abondance.
Alors, ce qu'on suppose aussi, et qui est intéressant, c'est que ces déesses en triade, en fait, c'est qu'elles renvoient à un culte topique, c'est-à-dire qu'il existait spécifiquement dans la région de Lyon et de ses environs, et peut-être même avant l'arrivée des Romains.
Et c'est très intéressant parce que ça nous dit beaucoup de choses sur la manière qu'avait l'administration locale romaine d'intégrer des divinités dans le culte officiel de la cité.
Une colonie romaine comme Lyon, qui est assez loin de Rome, finalement, avait sans doute le choix d'inclure dans son panthéon local des divinités régionales.
Et le fait que ces déesses féminines soient qualifiées d'augustes rend compte d'ailleurs du caractère officiel de ce culte, en tout cas de son importance à l'échelle de la cité de Lyon.
Naïs Novat :
Dernière question pour replacer peut-être un peu tous ces objets dans leur contexte.
Pourquoi avoir enterré cet ensemble ? Qu'est-ce que ce geste, par exemple, d'enterrer tous ces objets nous raconte du contexte d'abandon ?
Lucas Guillaud :
C'est vrai qu'à priori, on peut se demander pourquoi ces objets n'ont pas été récupérés au moment de l'abandon de l'entrepôt, notamment pour être recyclés, puisque le bronze se recycle très bien.
Alors, il faut savoir qu'au milieu du 3e siècle après Jésus-Christ, la Gaule connaît un contexte politico-économique assez compliqué.
Et on retrouve à Lyon et un peu partout en Gaule des trésors, entre guillemets, dont le but était généralement de cacher des biens précieux, de les thésauriser.
Et ce sont souvent des amoncellements d'objets un peu hétéroclites, en bronze, en argent, en fer.
Et ici, le dépôt de la place d'Albon paraît un peu différent de ces amoncellements d'objets-là.
Et en fait, ce qui frappe, c'est son homogénéité et son caractère cultuel.
Et une hypothèse, à prendre bien sûr avec précaution, ce serait qu'on ait affaire à un dépôt de clôture.
C'est-à-dire que lorsque les occupants de l'entrepôt sont partis, à la suite de l'incendie du bâtiment, ils ont voulu désacraliser en quelque sorte l'espace cultuel.
Pour ce faire, ils ont pris soin de rassembler les éléments du culte, de les enterrer, de les sceller proprement pour entériner la fin de l'occupation sacrée.
Et c'est un phénomène qu'on connaît bien à la fois dans les sanctuaires, mais qu'on retrouverait ici.
Alors, malheureusement, on ne peut pas retracer les gestes précis qui président à ce genre de pratiques.
Et comme d'habitude, il faut rester prudent, mais ça pourrait être une piste intéressante.
Naïs Novat :
Merci beaucoup, Lucas.
Lucas Guillaud :
Merci à vous.
Naïs Novat :
Merci de nous avoir présenté ce dépôt cultuel antique, donc retrouvé sous la place d'Albon.
Comme vous le disiez, ces objets constituent à la fois une sorte de petit trésor archéologique par leur état exceptionnel de conservation, mais aussi par ce qu'ils nous apprennent sur la religion romaine.
Et on retiendra que le culte romain est donc communautaire, mais également un culte qui se joue à tous les niveaux de la société, du petit entrepôt jusqu'au sanctuaire fédéral des Trois Gaules.
Et je vous remercie également, auditeurs, d'avoir écouté cette chronique.
Si vous avez manqué le début, n'hésitez pas à retrouver le podcast sur le site de Radio Anthropocène.
Et nous nous retrouvons le mois prochain avec Charlotte Gaillard, archéologue du bâti, qui viendra nous parler de la voûte médiévale de la crypte sous l'église Saint-Irénée.