Retranscription du podcast "La conservation de la stèle du Bas de Loyasse""
Animatrice (Naïs) :
Bonjour à toutes et à tous, c'est l'heure de Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon, en direct sur Radio Anthropocène.
Aujourd'hui, je reçois Isabelle Munch.
Bonjour Isabelle.
Isabelle Munch :
Bonjour Naïs.
Naïs :
Isabelle, vous êtes gestionnaire des archives du sol à la direction de l'archéologie. Et donc votre mission, c'est de gérer la conservation de ce qu'on appelle dans le jargon de l'archéologie les archives du sol. Est-ce que vous pourriez tout d'abord nous expliquer ce que c'est ?
Isabelle :
Bien sûr. Alors, par archives du sol, en fait, il faut entendre deux choses.
Tout d'abord, cela concerne l'ensemble des objets, ce qu'on appelle communément, dans notre jargon, le mobilier archéologique, que mes collègues sortent du sol lors d'opérations archéologiques.
Ensuite, cela concerne également l'ensemble de la documentation qui est produite au moment des opérations archéologiques sur le terrain, ce qu'on appelle la période du chantier, et également toute la documentation qui est produite par l'équipe une fois qu'elle est rentrée au service, c'est ce qu'on appelle la période de post-fouille.
Donc le mobilier archéologique, en fait, ce sont les objets qu'on appelle également les artefacts. Ce sont également les ossements d'animaux, qu'on appelle la faune, les ossements humains, qu'on appelle les vestiges anthropobiologiques, et surtout aussi les prélèvements pour effectuer des analyses en laboratoire.
Pour la documentation archéologique, ce sont des fiches d'observation, les carnets de fouilles, les relevés, les dessins, les photos, qui sont à la fois en version écrite et qui peuvent être aussi en version numérique directement.
Naïs :
Comme tous vos collègues avant vous, vous venez aujourd'hui nous présenter un objet qui n'est pas totalement inconnu des auditrices et auditeurs les plus fidèles. Est-ce que vous pourriez nous parler de cet objet ?
Isabelle :
Effectivement. Je souhaitais revenir sur la stèle funéraire qui a été découverte lors du diagnostic archéologique et dont Axel Saint-Lô vous a parlé en mars dernier.
Il s'agit en fait d'une grande plaque en pierre calcaire sculptée qui a la forme d'un triangle surmonté d'un rectangle, et qui est gravée d'une inscription.
Comme vous l'a expliqué Axel, les spécialistes se sont très vite penchés sur son cas et sont arrivés à la conclusion qu'elle était d'un très grand intérêt. De ce fait, Axel m'a appelée et m'a demandé de voir dans quelle mesure on pouvait extraire cet objet, ce gros objet, pour pouvoir le conserver dans nos murs.
Pour rappel, cette stèle fait 2 mètres de haut pour à peu près 1,30 mètre de large. Elle a été mise au jour à l'automne dernier lors d'un diagnostic archéologique dans le 5e arrondissement, entre la rue Cardinal-Gerlier et la rue Pierre-Audry.
Pour en savoir plus, je vous invite à réécouter l'épisode enregistré par Axel Saint-Lô.
Naïs :
Et pour en revenir à notre sujet du jour, quel a été votre rôle sur le chantier, Isabelle ?
Isabelle :
Alors, sur ce chantier comme sur les autres chantiers, mon rôle est celui que je qualifierais de soutien auprès des responsables d'opération sur la question des objets.
C'est également un rôle de lien entre les différents acteurs sur le terrain, qu'ils soient internes à la direction ou externes.
Et c'est aussi un rôle d'expertise sur le mobilier.
Tout ça, pourquoi ? C'est dans le but de pouvoir dégager du sol ce mobilier-là et de prendre le relais auprès de mes collègues pour mettre en place tous les moyens qui sont à ma disposition pour conserver, veiller à la bonne conservation, ranger tous ces objets pour les retrouver et contrôler qu'ils ont bien conservé le lien qu'ils avaient avec le terrain.
Dans le cas qui nous occupe, celui de cette fameuse stèle, tout de suite on s'est rendu compte qu'on ne pouvait pas la porter tout seul, parce qu'une tonne et demie, c'était un petit peu lourd.
Donc, comme il fallait la conserver, j'ai mis en place un système que j'ai l'habitude de mettre en place : je me suis posé la question de savoir dans quel état elle se trouvait, pour savoir quels sont les moyens que je peux mettre en œuvre pour la transporter.
Et surtout, trouver un lieu pour la conserver.
Donc là, je suis en lien automatiquement avec le responsable d'opération. Je lui pose des questions pour pouvoir évaluer les caractéristiques de ce bloc, savoir quelles sont ses fragilités.
Je vois avec lui les caractéristiques, parce qu'il me décrit l'objet, il m'envoie des photos, on échange, de manière à ce que je puisse évaluer son poids, sa forme, ses fragilités, et que je puisse ensuite engager toute la commande, la consultation, la commande auprès de prestataires extérieurs pour son transport.
Et dans le cas qui nous intéressait, comme c'est vraiment un gros objet et que nos bâtiments sont en travaux, il fallait que je trouve une solution pour pouvoir le ranger en toute sécurité.
Donc dans ce cas, j'ai fait appel à une entreprise spécialisée dans le transport d'œuvres d'art, et j'ai demandé à mes collègues de la direction des moyens généraux de la ville de Lyon s'ils avaient une petite place dans leurs entrepôts. Et ils ont accepté volontiers de nous la conserver.
Naïs :
Tout ce travail que vous faites consiste principalement à accompagner les archéologues sur le terrain pour les aider à prélever correctement les objets et garantir leur bonne conservation, éviter les dégradations.
Mais j'imagine que tout n'est pas terminé après le chantier. Une fois qu'on a exhumé tous ces objets, comment on les conserve ? Quels sont les dangers ? À quoi vous devez particulièrement faire attention ?
Isabelle :
Alors effectivement, j'ai deux rôles principaux autour des objets.
Mon rôle premier, c'est de veiller à appliquer et à faire appliquer ce qu'on appelle les gestes de conservation préventive.
Et ces gestes-là, on les met en œuvre dès le prélèvement de l'objet sur le terrain. Parce que l'objet, à partir du moment où on le découvre, il faut garder à l'esprit qu'il a été enfoui pendant de nombreuses années, des siècles. Il s'est adapté à son milieu d'enfouissement.
Et tout d'un coup, les archéologues arrivent, ils ouvrent le terrain et un choc se produit lors de la mise à jour de ces objets. Et l'objet doit se réadapter à son milieu. Et la conservation préventive va l'aider à s'adapter à ce milieu-là.
Donc pour pouvoir mettre en œuvre tous ces gestes de conservation préventive, il faut que moi, je puisse connaître les forces et les faiblesses de ces objets-là, et je les identifie à partir du moment où j'ai identifié le matériau, c'est-à-dire de la pierre, de la céramique, etc.
Donc, en fait, dès que je vois un objet, il faut que je mette tout en œuvre pour le protéger de la manipulation, le protéger des intempéries — et c'est le cas pour notre stèle, parce qu'elle avait un petit détail qui a son importance : elle conservait des traces de polychromie, c'est-à-dire de couleur. Donc il faut éviter bien sûr qu'elle reste sur le terrain, que l'eau arrive, donc il faut la protéger.
Et la protéger des chocs et des dégradations des personnes et du climat.
Donc chaque objet, il faut savoir, a ses caractéristiques, comme je vous l'ai dit, en fonction de ses matériaux. Mais ce qui peut agir aussi sur les différents matériaux en question, c'est le terrain. Car un objet enfoui dans un milieu acide, si ce milieu est acide, il peut détruire le mobilier très très rapidement.
Par exemple, les ossements humains, c'est le cas, ils se détruisent très très vite, et le métal aussi.
Il faut connaître les systèmes de fabrication des objets. Un objet qui est mal cuit, comme de la céramique mal cuite, elle peut se dégrader aussi très très rapidement au contact de l'air.
Et puis, la dégradation naturelle des matériaux, elle se fait au contact des éléments extérieurs que sont la pollution, le climat, l'humidité, la lumière, etc.
Donc je dirais qu'en termes de fragilité, il faut vraiment tenir compte du matériau et de ce qui se produit au moment où il est dégagé du sol.
Naïs :
Et à quoi ça sert de conserver tous ces objets ? Parce qu'à l'heure de la photographie, de la photogrammétrie, c'est-à-dire les relevés 3D qu'on peut faire aujourd'hui, quel est l'intérêt de conserver tous ces objets de manière physique ?
Isabelle :
Alors en fait, l'intérêt est multiple.
D'abord, à partir du moment où on fait le choix de sortir ces objets-là du terrain, il faut savoir qu'on sort du patrimoine qui nous appartient à tous et que l'on sort des traces qui nous ont été laissées par nos ancêtres et toutes les personnes qui sont passées avant nous.
Donc il faut le conserver au mieux pour pouvoir, par la suite, y revenir pour effectuer d'autres études, d'autres analyses et suivre en cela l'évolution de la recherche, de la technicité et de la technologie.
Parce que si aujourd'hui on a un regard sur les objets, on l'a en fonction de nos connaissances actuelles et en fonction du terrain tel qu'on le perçoit. Mais rien n'empêche qu'au fil des années, notre regard évolue, que ce soit en tant que personne ou en tant que regard scientifique dans sa globalité.
Donc il est intéressant de pouvoir soumettre à nouveau dans quelques temps ces problématiques aux gens qui viennent après nous.
Et pour élargir un peu, l'archéologie met au jour, tous les jours, de nouveaux vestiges. Ce qui signifie que votre travail n'est jamais fini, d'une part, et que la masse d'objets à conserver ne cesse de croître.
Naïs :
Compte tenu des enjeux actuels en termes de sobriété énergétique, de tensions immobilières, est-ce qu'on peut encore tout conserver ? Est-ce qu'on doit encore tout conserver ? Est-ce qu'il existe une sorte de tri qui peut être fait, ou une autre façon de limiter le nombre de vestiges qu'on dégage ?
Isabelle :
Alors ça, c'est un problème, effectivement, qui est d'actualité et qui se pose à nous depuis déjà quelques années, depuis le développement de l'archéologie préventive, c'est-à-dire que de plus en plus, on ouvre le terrain, de plus en plus, on sort du mobilier.
Donc, il faut savoir que le ministère de la Culture s'est très vite penché sur ces questions-là et a récemment produit un livret conseil sur lequel on s'appuie, qui nous permet de faire des choix au moment du terrain pour pouvoir faire un tri.
C'est-à-dire qu'on n'est pas obligé de tout sortir, parce qu'on peut enregistrer les informations déjà sur le terrain, par la photo, par le dessin, par les analyses et les observations qu'on en fait.
Quand on décide de sortir les objets, on les sort parce qu'on sait qu'ils vont apporter une connaissance et surtout qu'on va avoir les moyens financiers et humains de pouvoir les conserver.
Et en termes d'écologie, ça pose aussi un gros problème parce que ce qu'on utilise comme moyen et comme outil et comme contenant pour pouvoir les conserver, c'est-à-dire les petites boîtes, les petits sachets, etc., ce sont des produits qui sont issus du pétrole.
Et pourquoi ? Parce qu'ils ont une durée de vie presque illimitée.
Donc on est confrontés, nous, gestionnaires des archives du sol, au même titre que les régisseurs de collections dans les musées, au problème de : on conserve les objets, mais dans des matériaux pérennes qui sont issus de la pétrochimie.
Donc, on essaie déjà d'éviter de trop acheter ce genre de contenants, c'est-à-dire de se les prêter, de se les donner, de se les échanger, de façon à éviter d'en acheter de trop.
Et puis d'essayer de trouver des solutions pour éviter, justement à court, moyen, long terme, d'avoir ce genre de produit.
Et la question se pose aussi de savoir où on va pouvoir les conserver. Et on a tous ce problème, que ce soit dans les musées, que ce soit dans les dépôts archéologiques : le problème de place.
Donc, on se penche tous sur ces questions-là. Et la ville de Lyon s'intéresse et s'est penchée sur cette question-là, cette problématique-là.
Et ensemble, c'est-à-dire que l'ensemble des services culturels de la ville, on s'est réunis l'année dernière pour pouvoir travailler sur un projet de réserve mutualisée.
Donc, on ne sait pas encore sous quelle forme ça va se réaliser. Mais l'ensemble des services culturels, que ce soit archives, bibliothèques, musées de la ville — musée des beaux-arts, musée Gadagne, et nous-mêmes, la direction de l'archéologie — on va essayer de travailler ensemble pour mutualiser nos moyens et mutualiser nos espaces pour pouvoir en faire un peu plus de place.
Naïs :
Merci beaucoup Isabelle.
Merci à vous.
Contrairement à ce qu'on peut imaginer, seule une petite partie des objets archéologiques terminent leur vie dans les vitrines de musées que vous venez d'évoquer.
Mais ça ne veut pas dire pour autant qu'on les oublie. Même s'ils ne sont pas visibles du grand public, ils font partie du patrimoine et des personnes veillent à leur bonne conservation, comme c'est votre cas, pour permettre aux chercheurs du futur d'avoir accès à cette précieuse donnée brute.
Comme vous venez de l'évoquer, votre métier et l'archéologie de manière générale ne sont pas exempts des questionnements actuels pour réduire les nuisances sur notre environnement.
Et les pratiques évoluent, sont régulièrement remises en question pour permettre de concilier au mieux les enjeux de la conservation préventive et le développement durable.
Merci à vous, auditrices et auditeurs, d'avoir écouté Micro et Truelle. C'était le dernier épisode de la saison et on se retrouve l'année prochaine.