Retranscription du podcast "La stèle du Bas de Loyasse"

Nais Novat :
Bonjour à toutes et à tous, c'est l'heure de Micro et Truelle, la chronique des archéologues de la ville de Lyon, en direct sur Radio Anthropocène.
Aujourd'hui, je suis accompagnée d'Axel Saintlo, archéo-anthropologue à la direction de l'archéologie de la ville de Lyon.
Bonjour Axel.

Axel Saintlo :
Bonjour.

Nais Novat :
Axel, c'est votre second passage sur Micro et Truelle. Vous étiez notamment venu nous parler des inhumations de l'Hôtel-Dieu et notamment des traces d'actes chirurgicaux.
Vous venez aujourd'hui non pas pour nous parler de squelettes, mais pour nous présenter un objet découvert lors d'un chantier que vous avez dirigé à l'automne dernier.
Alors ce n'est certes pas un squelette, mais votre objet est tout de même en lien avec le funéraire. Quel est-il ?

Axel Saintlo :
Tout à fait. Aujourd'hui, je vous propose de nous intéresser à une stèle funéraire. Que l'on peut qualifier de monumentale.
Il s'agit d'un bloc de calcaire de grande dimension, à peu près 2 mètres de hauteur, et pour une largeur d'1,30 mètre.
Son épaisseur n'est pas du tout homogène. Au contraire, elle oscille entre 12 cm sur les bords et 25 cm sur la partie centrale.
D'un point de vue morphologique, la stèle prend la forme plutôt d'une maison avec un registre rectangulaire et surmontée d'un fronton triangulaire, donc vraiment la petite maison qu'on dessinait quand on était enfant.

Et ce monument se révèle notamment intéressant et atypique, en tout cas sur Lyon, parce qu'on n'en connaît pas beaucoup au niveau du corpus lapidaire, et pour deux raisons.
D'une part, il présente un double champ épigraphique, aménagé de manière à accueillir deux épitaphes disposés côte à côte.
Et ce qui reste peu courant quand même, souvent c'est une seule.
Et d'autre part, ses caractéristiques morphologiques, comme son épaisseur, qui laisse supposer qu'elle était associée à une structure beaucoup plus vaste.

Nais Novat :
Alors on reviendra sur tous ces détails un peu plus tard, mais tout d'abord, d'où vient cette stèle ? Dans quel contexte a-t-elle été découverte ?

Axel Saintlo :
Cette découverte s'inscrit dans le cadre d'un diagnostic archéologique réalisé en amont d'un projet d'aménagement porté par la ville.
Celui-ci visait à la création d'un cheminement piéton reliant la rue Carnin-Algerlier, au niveau de Fourvière, sur la colline, à la rue Pierre-Audric, juste en contrebas.
Et donc au cours d'un de nos sondages, à une profondeur d'environ 2,70 mètres, on a mis au jour un angle de la stèle.
Et donc ce bloc a été retrouvé en position secondaire, c'est-à-dire qu'il a été remanié, il a été déplacé par rapport à son emplacement d'origine, et donc il reposait en plus notamment sur sa face inscrite.

Nais Novat :
Alors, je n'imagine pas si facile de prélever ce genre d'objet. On ne peut pas simplement le mettre dans un sachet avec une petite étiquette, comme beaucoup des objets qu'on prélève pour les amener et les étudier au bureau.
Alors, comment avez-vous procédé pour dégager et étudier cette stèle ?

Axel Saintlo :
Compte tenu de ce caractère exceptionnel de la découverte, le dégagement de la stèle a été réalisé avec un peu de minutie, malgré que ce soit un bloc en pierre, mais notamment pour garantir son prélèvement en toute sécurité pour nous, mais aussi pour l'objet.
Et donc, une fois dégagé, on s'est posé la question de son extraction. Et donc, comment on fait ?
Donc là, on se rend compte qu'on est face à un objet qui pèse à peu près 2 tonnes, qui est à peu près à 2-3 mètres de profondeur.
Donc voilà, on a dû opérer avec une pelle mécanique, donc on l'a sanglée et, avec l'aide d'une pelle mécanique, on l'a levée pour ensuite, finalement, la déposer sur un support stable.
Et notamment la face inscrite, face visible en haut, pour permettre l'étude de l'inscription.

Et donc, oui, après, finalement, on a fait intervenir des spécialistes, donc Emmanuel Bernot, spécialiste du lapidaire, et également François Bérard, épigraphiste, qui se sont rendus sur place pour examiner la stèle.
Donc à la suite de cette première expertise, finalement, il y a Isabelle Munch, notre gestionnaire des archives du sol, qui a mandaté une entreprise qui a assuré le transfert de la stèle vers, finalement, une réserve municipale de la ville.
Et aujourd'hui, elle est conservée en attendant une future valorisation.

Nais Novat :
Et donc ce type de découverte est vraiment intéressant et qui montre bien qu'on est sur des opérations qui nécessitent une vraie coordination entre différents corps de métier et notamment une approche pluridisciplinaire.

Vous avez cité plusieurs de vos collègues qui sont venus notamment pour déchiffrer cette inscription. J'imagine que c'est un peu le premier réflexe qu'on a quand on se retrouve face à une inscription : essayer de la lire, essayer de la comprendre.
Alors, est-ce que vous pourriez nous dire ce qui est écrit sur cette stèle ?

Axel Saintlo :
Alors la première particularité de cette stèle, c'est la présence d'un double champ épigraphique, donc conçu pour accueillir deux épitaphes disposés côte à côte.
Donc ces deux champs sont strictement identiques au niveau de la dimension, et chacun est encadré d'une moulure assez simple.
Et le fronton, aussi triangulaire de cette maison, en fait, présente lui aussi une moulure.
Donc si on regarde dans le détail, le champ de gauche est entièrement occupé par une inscription composée de neuf lignes.
Et en revanche, celle de droite est presque entièrement vide. Donc seule la dernière ligne est inscrite.
Et donc on peut supposer qu'il était destiné à être complété plus tard pour un autre défunt.

Donc ça peut être une autre épouse ou un autre individu, peut-être éventuellement le commanditaire de la stèle.
Et donc sur ce champ de gauche, il est écrit, avec mon latin parfait :
« Dis manibus Valeriae Faustiliae, Caius Valerius Iliodorus, coniugi quondam carissimae, posuit. Hoc monumentum haeredes sequetur. »
Donc ce qui se traduit par :
« Aux Mânes de Valeria Faustilia, Caius Valerius Iliodorus a élevé ce monument à son épouse qui lui était très chère. Ce monument suivra l'héritage. »

Nais Novat :
Merci pour cette traduction. Et on est donc manifestement face à un monument funéraire, ce que vient confirmer cette inscription.
Et une fois qu'on a le nom de la défunte, comme c'est le cas ici, Valeria Faustilia, alors est-ce qu'on arrive à retracer l'histoire de cette personne, à retrouver par exemple d'autres traces d'elle ailleurs ?
Et si je résume, qu'est-ce qu'elle va nous apprendre, cette inscription ?

Axel Saintlo :
Même si cette inscription, elle permet d'identifier la défunte par recoupement avec d'autres sources, elle fournit néanmoins un certain nombre d'indices sur son statut et son identité.
Donc tout d'abord, elle porte le même gentilice que son mari, donc son nom de famille aujourd'hui. Ce point est important puisqu'il suggère qu'elle était son affranchie, voire une co-affranchie.
Donc cette hypothèse, elle est aussi renforcée par son cognomen, donc Faustilia.
Le cognomen, c'est le principal marqueur individuel, en fait, c'est une sorte de surnom à l'Antiquité, ce qui fait que ça permet d'identifier vraiment précisément l'individu en tant que tel.

Il s'agit d'un nom rare en Gaule. On ne compte que deux attestations en Gaule narbonnaise.
En revanche, on en trouve beaucoup plus en Italie, notamment au niveau de Rome. Ce qui pourrait apparaître régulier dans des contextes liés à des milieux serviles ou affranchis.
Ensuite, à Lyon, nous, on n'a aucun parallèle qui est connu, mais on trouve seulement des formes proches, comme Faustina ou peut-être Fausta.
Donc voilà, c'est très intéressant pour ça.

Ensuite, concernant le gentilice du mari, donc le nom de famille au sens large, la situation est différente parce qu'ici, il est largement attesté à Lyon.
Et donc on a environ une soixantaine d'occurrences, et parmi elles notamment des décurions ou des magistrats.
Et donc dans ce contexte, c'est quand même difficile d'établir un lien de famille précis entre notre individu et ceux déjà connus, notamment à partir de ce gentilice.

Et donc pour finir, la formule funéraire inscrite en bas de la stèle, donc « Hoc monumentum haeredes sequetur », indique que le monument pouvait revenir à son héritier.
Il y a quand même une suite logique d'une famille assez nombreuse.

Nais Novat :
Est-ce que c'est courant de retrouver ce type d'expression sur les monuments funéraires à Lyon ? Est-ce qu'on en a d'autres exemples ?

Axel Saintlo :
Elle est remarquable, finalement, par sa rareté aussi, parce qu'on a très peu de cas. Elle est pratiquement inconnue, finalement, à Lyon, et plus largement en Gaule, finalement.
Et donc, voilà, finalement, ce sont des cas qui n'ont été retrouvés qu'à Rome.
Donc on peut s'imaginer que c'est peut-être des gens d'origine de Rome qui, finalement, allaient jusqu'à Lyon, enfin Lugdunum, pour vivre.
Donc voilà, toutes ces informations-là sont hyper intéressantes et confèrent, finalement, à cette découverte lyonnaise un intérêt majeur pour l'étude de l'archéologie funéraire, mais aussi de l'épigraphie.

Nais Novat :
Merci. Vous l'avez dit tout à l'heure, on est donc sur une stèle qui date de l'époque antique, on a peu de doutes là-dessus.
En revanche, contrairement à nos stèles actuelles, on n'a pas de date d'érection. Alors comment on arrive à dater ce genre de stèle ou d'objet ?

Axel Saintlo :
Pour la datation d'une stèle, on va notamment regarder, propre à la stèle, les indices de typologie et d'épigraphie.
La présence d'une moulure qui encadre finalement les champs épigraphiques, c'est un élément rare à Lyon, mais qui est quand même attesté dans des monuments anciens comparables qui suggèrent finalement une chronologie plutôt haute.
Ensuite, on a plusieurs éléments de formulaire qui confirment cette hypothèse : l'absence d'une gravure à la gradine, donc c'est plutôt une sorte d'outil semblable à une herminette.
Et on a également l'usage de la formule finale, donc HM. HS, donc Hoc Monumentum Haeredes Sequetur.
Et ainsi, on a aussi la typologie de la lettre, donc des lettres, la morphologie, qui permet, finalement, quand ça évolue dans le temps, de déterminer la datation.

Et donc avec tous ces éléments-là, ça nous conduit à une datation plutôt précise, située entre la fin du 1er siècle et le début du 2e siècle de notre ère.
Donc c'est à peu près 70-125 après Jésus-Christ.

Nais Novat :
Et vous nous l'avez dit en début d'émission, cette stèle est en position secondaire, ça veut dire qu'elle n'a pas été trouvée à l'endroit où elle a été posée initialement.
Est-ce qu'on a une idée d'où elle provenait ?

Axel Saintlo :
L'examen technique a en effet mis en évidence plusieurs dispositifs d'ancrage sur les bords, notamment des mortaises et des logements destinés à recevoir des agrafes métalliques sur le pourtour de la stèle, sur tout le pourtour.
Et notamment, on a l'un des dispositifs qui a été retrouvé en place, donc un scellement en plomb.
Et à la base de la stèle, on a aussi une autre petite mortaise carrée qui servait vraisemblablement à fixer la stèle, vraiment sur un socle, une base vraiment solide.

Et aussi, on avait parlé tout à l'heure de l'épaisseur de la dalle qui est un peu différente.
Et donc ça, c'est très intéressant parce qu'elle est relativement fine sur les bords et plus importante au centre.
Donc ça, c'est notamment lié à peut-être une partie, la face arrière n'était forcément pas visible.
Et donc tout porte à penser qu'elle était encastrée dans une structure maçonnée.
Autrement dit, une stèle qui ne constituait probablement pas un élément isolé, mais elle était plus dans un monument plus vaste et vraiment massif.

Et donc on a deux trous d'ancrage, notamment au sommet du fronton, donc sur le sommet du triangle, qui suggèrent la présence d'un dispositif complémentaire, peut-être une couverture ou un élément décoratif au-dessus de la stèle.

Nais Novat :
Et donc si on replace maintenant cette stèle dans son contexte, qu'est-ce que ça nous apprend ?

Axel Saintlo :
À proximité immédiate de la stèle, on a également trouvé une maçonnerie de plan quadrangulaire. Cette structure est interprétée comme la base probable d'un monument funéraire.
Et donc sa datation, fondée sur le mobilier environnant et les données stratigraphiques, la situe autour du IIe siècle après Jésus-Christ.
Et donc, finalement, notre stèle et cette base semblent donc s'inscrire dans une même dynamique d'aménagement d'un espace funéraire antique.

Et elle peut même, ce qui est vraiment très intéressant, c'est qu'elle s'intègre dans un ensemble funéraire déjà identifié dans la nécropole de la rue Pierre-Audric, qui n'est même pas à 100 mètres de cette nouvelle découverte.
Et donc l'ensemble de ces vestiges, finalement, ça peut témoigner d'une organisation structurée de l'occupation funéraire de ce secteur, qui est en périphérie immédiate de la cité, et notamment à proximité d'une des portes de Lugdunum, qui a été trouvée il y a peu de temps.

Nais Novat :
Merci beaucoup, Axel.

Axel Saintlo :
Merci.

Nais Novat :
Alors, bien que n'étant pas en contexte primaire, donc pas à son emplacement d'origine, cette stèle va nous apporter de nombreux renseignements, à la fois sur les rites funéraires à l'Antiquité.
On s'aperçoit notamment que les usages romains ne sont pas si éloignés des nôtres, avec le même principe d'épitaphe pour rendre hommage aux défunts.
L'existence aussi de mausolées, semblables à nos caveaux familiaux, en quelque sorte.
Et qu'on pouvait aussi garder de la place pour les décès à venir.

Et cette stèle nous éclaire aussi sur la présence, à proximité de votre chantier, d'une nécropole antique, déjà observée, comme vous l'évoquiez, rue Pierre-Audric, il y a quelques années, à l'extérieur de la ville antique et le long d'axes de circulation.
Plus encore, cette stèle nous renseigne sur les usages funéraires, mais aussi sur les populations qui vivaient à Lugdunum, les statuts et les prénoms, par exemple, en vogue à cette époque.

Donc merci à vous également, chers auditeurs, d'avoir écouté Micro et Truelle.
Et nous nous retrouverons le mois prochain avec Julien Ripoche, céramologue à la direction de l'archéologie, pour nous présenter un vase d'inspiration méditerranéenne qui date de l'âge du fer.